Sahel Découverte

Emmanuel BAPISSEINE,
chef service culturel régional de Saint-Louis :
Rendre visible le potentiel artistique des régions

 

Wal Fadjri - 29 Juillet 2007 - Gabriel Barbier

 

Au Sénégal, la couverture médiatique des activités culturelles fait défaut. Le constat est du chef du service régional de la culture à Saint-Louis. Dans l’entretien qui suit, Emmanuel Bapisseine parle du vécu artistique dans la région Nord, des obstacles à l’expression des talents, etc. Aujourd’hui, il s’agit pour cet acteur, qui séjourne à Saint-Louis depuis décembre 2006, de s’investir dans la réhabilitation du bâtiment du Rogna Sud pour élargir le champ d’action des jeunes mais également de prendre en compte toutes les préoccupations culturelles de la région.



Wal Fadjri : Quel regard jetez-vous sur la scène culturelle de Saint-Louis ?

Emmanuel BAPISSEINE : Il y a un dynamisme culturel extraordinaire à travers toute la région. Mais le problème fondamental, c'est qu'il manque des infrastructures culturelles dignes de ce nom pour accompagner cette dynamique. Parce que la culture a besoin d'espace pour s'exprimer. Donc, il y a ce handicap et le manque de moyens logistiques. Au niveau des différentes filières, il y a des organisations. Que ce soit au niveau de la littérature avec le Cercle des éclaireurs et poètes de Saint-Louis, au niveau du théâtre avec l'Arcots, de la musique à travers l'Aemes et les autres communautés comme la danse, les coutumes et autres qui ont des sages. Tout cela est organisé dans un cadre qui nous permet d'être opérationnels et d'aller très vite quand nous avons des projets culturels à décliner.

 

Wal Fadjri : A Saint-Louis, l'artiste vit difficilement de son art. Que faut-il faire pour inverser la tendance ?

Emmanuel BAPISSEINE : Le problème fondamental de l'art, c'est qu'il lui faut être visible. Je me réjouis que vous ayez relayé nos préoccupations. Parce que vous, les communicateurs, vous avez un rôle prépondérant à jouer à ce niveau. Au Sénégal, la couverture médiatique, surtout au niveau des télés, manque énormément au niveau des artistes et de la culture, de toutes les cultures. Cela ne permet pas de rendre très visible le potentiel artistique de la région. Donc, nous sommes en train de concevoir des plans d'actions pour rendre visibles tout ce que font les artistes de la région Nord. Puisque tout est concentré au niveau de Dakar, il est temps maintenant qu'on pense à décentraliser surtout les moyens de l'Etat au niveau des régions.

 

Wal Fadjri : Quels devraient être les grands axes de ce plan d'actions ?

Emmanuel BAPISSEINE : Nous avions initié, par exemple, les journées culturelles à Dakar qui devaient se tenir au mois de juin. Finalement elles ont été reportées compte tenu du calendrier chargé des autorités. Il y a également des animations que nous devons faire en invitant les télévisions. C'est à travers ces types d'activités et tant d'autres, avec un support médiatique soutenu, que nous pourrons rendre attractif tout ce que les artistes de la région font. Saint-Louis a un environnement qui favorise l'émergence d'activités culturelles.

 

Wal Fadjri : Vous parliez tantôt de différentes filières culturelles à Saint-Louis. Aujourd'hui, en termes de résultats et de compétitivité, quelle est la filière-phare de la région ?

Emmanuel BAPISSEINE : La filière-phare actuellement à Saint-Louis, c'est sans conteste, celle des écrivains et poètes. Parce que c'est un secteur très dynamique où les gens font beaucoup de publications et de rencontres intellectuelles. J'en veux pour preuve, le dernier Fipia qui a été organisé à Saint-Louis. Ce festival avait rassemblé d'éminentes personnalités du monde de l'écriture ou de la poésie. Un événement qui a connu un grand succès. Ensuite viennent, dans le désordre, la musique, la danse, les arts plastiques (avec le cadre du Cercle des artistes plasticiens de Saint-Louis) et les autres filières qui font bouger les choses au niveau de Saint-Louis. Aujourd'hui, nous sommes absolument d'avis que Saint-Louis a le devoir historique de retrouver son lustre d'antan. D'ailleurs, on note une prise de conscience globale des acteurs culturels notamment pour arriver à cela. On s'emploie à relever ce challenge.

Wal Fadjri : Quelle stratégie comptez-vous mettre en œuvre pour booster les différentes filières au niveau de la région ?

Emmanuel BAPISSEINE : Il y a un programme qui est mis en œuvre au niveau du ministère de la Culture et qu'on appelle le Programme de soutien à l'action culturelle. Le Psac viendra booster un peu ces différentes filières. Aussi, par rapport aux moyens disponibles au niveau de la région, aussi bien ceux des collectivités locales que du Centre culturel, nous allons initier des sessions de formation qui vont valoriser un peu ces différentes autres filières. Parce que nous avons constaté qu'il y a trois niveaux : des professionnels, des semi-professionnels et des animateurs. Donc, il faudrait corriger ces disparités et faire de sorte que tout le monde soit à un niveau acceptable de professionnalisme. Voilà un peu les leviers que nous comptons actionner.

 

Wal Fadjri : Qu'est-ce qui sera fait pour pallier le manque d'infrastructures culturelles à Saint-Louis ?

Emmanuel BAPISSEINE : Le Centre culturel dispose d'un site qui est localisé à la place Faidherbe, le bâtiment du Rogna Sud. Mais les questions techniques qui empêchent la mise en œuvre d'un tel projet m'échappent totalement. Je sais que le site est totalement acquis pour le Centre. Maintenant pourquoi jusqu'ici cela n'a pas été réalisé, je crois que la réponse viendra du niveau central.

 

Wal Fadjri : Avez-vous été amené à plaider ce dossier depuis que vous êtes en poste à Saint-Louis ?

Emmanuel BAPISSEINE : J'ai eu à plaider ce dossier. Même Monsieur le gouverneur a fait une correspondance au ministre de la Culture qui lui a répondu que tout sera mis en œuvre pour que ce projet-là puisse connaître un début de solution. Jusque-là, on est en train de suivre la question.

 

Wal Fadjri : Le bâtiment qui abrite actuellement le Centre culturel régional est en état de délabrement avancé. Aujourd'hui, n'est-il pas nécessaire qu'on prenne à bras le corps ce problème ?

Emmanuel BAPISSEINE : Absolument ! Et c'est pour cela que nous privilégions la piste de la réhabilitation du bâtiment du Rogna Sud. Parce que c'est un cadre qui serait très favorable et qui est bien situé dans la commune. C'est un cadre qui pourrait permettre à beaucoup d'artistes de s'épanouir. Parce que là où nous habitons, c'est un bâtiment qui est dans un état de délabrement très avancé. Donc, ce serait à la limite utopique d'y mettre un investissement très lourd, alors que le danger est permanent à ce niveau. C'est d'ailleurs pour cela qu'il faudrait que nous surveillions de très près le dossier du Rogna Sud. Quand il sera fait, nous étudierons les questions d'équipements et autres. Cela va ensemble.

 

Wal Fadjri : Outre la vieille cité, de véritables richesses culturelles existent aussi dans les départements de Podor et Dagana. Que comptez-vous faire pour mettre en valeur ces richesses culturelles ?

Emmanuel BAPISSEINE : La mise en valeur de toutes les richesses de la région entre dans un plan global. Nous sommes à la phase d'identification de toutes les potentialités de tous ces départements. Maîtriser les infrastructures, le niveau de chaque acteur culturel pour qu'on puisse, dans un plan global, aussi bien faire des programmations, des formations et assurer aussi leur visibilité. C'est un ensemble cohérent mais pas une gestion isolée. D'ailleurs, bientôt, nous allons organiser le camp de vacances qui va regrouper des enfants de toute la région. Nous recherchons les financements. Et cela entre dans cette dynamique, car nous avons une vocation sous-régionale. Maintenant, nous pouvons pêcher dans le manque de moyens. Ce qui ferait qu'on ne les associe pas dans tout ce que nous faisons. Prendre en compte toutes les préoccupations culturelles de la région, c'est cela ma mission. Et je me battrai jusqu'au bout. Comme nous n'avons pas de représentants départementaux, nous travaillons avec des relais, comme les Cdeps et autres structures, avec qui nous discutons. Et nous nous déplaçons au besoin. Nous avons la claire conscience de ce qui nous attend dans la région.

 

Wal Fadjri : Au-delà des acteurs culturels, ce travail ne devrait-il pas se faire avec les autorités ?

Emmanuel BAPISSEINE : Vous avez bien vu. Et c’est pourquoi, nous demandons une implication des collectivités locales dans le cadre de la gestion de la culture. Sur le plan financier surtout. Parce que la culture a un coût. Il faudrait que les gens consentent à y mettre des moyens. La culture est toujours le parent pauvre dans les budgets alors que quand on organise le Festival de Jazz de Saint-Louis, par exemple, tous les hôtels sont pleins. Les opérateurs récoltent énormément d'argent. Et par contre, nous, nous n'avons rien. Je crois qu'il y a des choses à faire à ce niveau pour que les gens se rendent compte que si on veut développer cette région, cela doit pouvoir passer par la culture. Et j'y crois fondamentalement. Nous allons tenir incessamment des rencontres avec les autorités pour les sensibiliser sur la question, car voilà des opportunités notamment les microntreprises qu'offre la culture qui traînent.

 

 

 

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