Bonjour,
amies et amis qui nous suivez depuis longtemps ! Nous voulons partager
ce récit avec vous.
Serge
et moi sommes retournés au Sénégal au mois
d’octobre dernier pour revoir nos amis. Parmi eux, cinq enfants
de la rue, talibés mendiants, qui ont réintégré leur
famille dans leur village. Ces enfants, qui venaient soir et matin chez
nous à Saint-Louis pour prendre deux repas par jour, ainsi qu’une
demi-tasse de riz cru qui servait au marabout de leur école coranique.
Ils venaient aussi se laver et se changer. Nous comptions une dizaine
de ces petits enfants malades, affectés par la galle, les conjonctivites,
la typhoïde, la malaria, les infections de toutes sortes. Un d’entre
eux est décédé des suites d’une méningite
non soignée.
Au
cours des années, avec l’aide d’amis sénégalais,
nous avons contacté les familles de ces quatre enfants afin qu’elles
les reprennent. Nous nous sommes aussi engagés à aider
ces familles, notamment pour les frais reliés au retour à l’école
ou à une formation.
Pour
une partie du voyage, nous étions accompagnés de
Sophie Langlois, journaliste à Radio-Canada basée en Afrique,
du caméraman Mathieu et du technicien Évariste. Sophie
Langlois faisait déjà un reportage sur ces enfants mendiants
- talibés mendiants - et voulait voir de près des enfants
ayant vécu sous la férule d’un marabout et vivant
maintenant dans un environnement familial. Quand on parle à ces
petits, je vous jure que l’on comprend bien leur message : même
la pire situation de misère et de pauvreté ne peut justifier
que des enfants soient confiés à ces marabouts qui n’ont
d’autres soucis que d’amasser de l’argent pour eux-mêmes
et leur famille. Ces enfants sont marqués pour la vie. Il fallait
entendre et voir Mamadou et Aly témoigner des sévices quotidiens
qu’ils subissaient en captivité.
Je
dis captivité puisqu’il est impossible pour ces enfants
de quitter la Daara*. Nous l’avons appris aux dépens de
l’un de nos talibés. Nous avons tenté sans succès
de retrouver les parents de Ousmane Sow dans son village natal. Ousmane
m’avait suppliée, en 2003, de le ramener chez lui comme
nous l’avions fait pour Oumar, Mamadou et Abou. Le bruit de notre
recherche s’est répandu, et le petit Ousmane a été sanctionné et
on lui a interdit d’aller à Fondation à Saint-Louis
ou Ibou lui donnait à manger. Nous avons d’ailleurs, avec
beaucoup de joie, retrouvé Ousmane dans les rues de Saint-Louis.
Vous dire l’émotion que j’ai ressentie lorsque j’ai
vu ce-maintenant-grand-garçon devant moi avec ces immenses yeux
remplis de tristesse. Ousmane Sow est peut-être, de tous les talibés
dont nous nous sommes occupé, celui qui a le plus pleuré et
m’a fait le plus pleurer. Que de souffrance ce petit cœur
peut contenir. Gêné, timide, il m’a saluée
avec son grand sourire. Je lui ai dit que nous ne l’avions pas
oublié, combien contente j’étais de le retrouver.
Au cours des jours qui ont suivi, nous avons mis en place avec l’aide
de nos amis un subterfuge pour que Ousmane puisse aller manger et se
vêtir chez Pape Momar Diop, sans que ses copains ne le sachent,
pour éviter qu’il soit dénoncé au marabout.
Surtout ne jamais prononcer le nom de Christiane devant ses amis. Ousmane
est très intelligent, il a semble-t-il terminé l’étude
du Coran. Il a tenté de rentrer avec son père l’an
dernier, mais ce dernier l’a retourné au marabout. Avant
de partir, je l’ai revu et l’ai assuré que je l’aiderais à apprendre à lire
et à écrire.
Notre
voyage s’est donc poursuivi en direction du nord du Sénégal
avec un premier arrêt à Ndioum, village qui compte 4 de
nos anciens talibés. À ce jour, nous n’étions
en contact qu’avec Mamadou Wane et son frère Abou et sa
famille. Nous avons repris contact avec Aly Diallo et son père
ainsi qu’avec Souleymane Dem, le plus petit de tous. C’est
celui qui refusait de m’approcher lorsque je retournais à Saint-Louis.
Peut-être parce qu’il croyait que je l’avais abandonné en
rentrant au Canada. Moi-même je le croyais... alors !
Mamadou
ne savait pas que nous étions en voyage au Sénégal.
Le dernier contact que nous avions eu avec lui, c’est par l’intermédiaire
de Jean Masson qui était au Sénégal en août
dernier et qui lui a remis 200$ en notre nom pour ses fournitures scolaires.
Notre ami Malick Ba nous permet d’être en contact avec lui.
Mamadou fait le 5ième secondaire, c’est-à-dire le
secondaire 1 chez nous. Un enfant mendiant qui avait fait la première
année en Mauritanie. Imaginez sa surprise lorsqu’il nous
vit arriver dans son village en pleine brousse, sans qu’on se soit
annoncé d’aucune façon. Incrédulité,
surprise et joie marquaient le visage de notre ami Mamadou. Sa tante
a tranquillement mis une natte pour recevoir les invités. Nous
déchaussant comme le veut la coutume, Serge et moi prenons place
au côté de notre ami Mamadou, encore plus grand que sur
la photo que Jean m’a transmise. Nous avons été reçus
plus tard par son oncle le patriarche de la famille, un « vieux » très
respecté dans le village. Nous avons discuté des besoins
de Mamadou et de sa famille. Mamadou aimerait bien que l’on puisse
l’aider à construire une petite maison pour sa mère
et ses deux frères. Il aimerait aussi poursuivre ses études à l’université.
Quoique, à la vue de la caméra de Mathieu, le caméraman
de Radio-Canada, l’envie de devenir caméraman lui a traversé l’esprit.
Tout d’un coup, c’était à sa portée.
Nous
avons aussi revu Aly Diallo que nous avions perdu de vue depuis notre
dernière visite. Aly venait aussi manger à la maison
de Saint-Louis. Après notre départ en 2000, des gens ont
contacté son père pour lui dire à quel point il
souffrait à l’école coranique et combien il ne pouvait
plus endurer les mauvais traitements. Son père l’a rapatrié.
Il m’expliqua qu’il l’avait donné au marabout
après le décès de sa femme. Aly est maintenant en
6e année. Évidemment, nous nous sommes aussi engagés à l’aider.
Nous lui avons remis sur place de l’argent pour des vêtements
et de la nourriture. Aly était tellement malheureux dans la Daara
que Oumar Niang, qui était un peu le porte-parole des enfants
de la maison, l’avait fait passer pour son petit frère alors
que ce n’était pas le cas. Il a utilisé ce subterfuge
parce que nous en étions à 8 petits et que nous avions
décidé que, pour bien remplir notre tâche, il fallait
nous limiter à ce nombre.
En
quittant Aly et Mamadou, nous sommes allés voir Souleymane,
toujours dans le même village. Nous avons retrouvé un petit
très mal en point. Très maigre, avec une nette carence
en protéine visible à la naissance du cuir chevelu. Un
jeune garçon d’environ 14 ans qui ne sait ni lire ni écrire
et que sa mère a refusé de reprendre. Il vit avec sa tante,
la mère de son père. Il est rentré depuis 2002 au
village et il n’a pas reçu d’éducation depuis.
Il est très timide et on sent très fortement le contrôle
exercé sur lui par sa tante. J’ai essayé de la convaincre,
sans succès, de l’envoyer à l’école.
Elle m’a même accusée d’avoir été à l’origine
de la fermeture du Daara. En essayant de lui expliquer que c’est
parce que le marabout était très mauvais que j’ai
commencé à rechercher les familles des enfants, je me suis
rendu compte qu’elle était la mère de cet infâme
individu. Les pieds dans les plats... Comment obtenir grâce maintenant à ses
yeux. J’ai tenté de me racheter en lui disant à quel
point nous apprécions son autre fils qui avait précédé l’autre
comme marabout... Mais sans succès. Souleymane m’accompagna à la
voiture en pleurant, en me suppliant de l’envoyer à l’école
et de lui envoyer des vêtements, mais surtout des chaussures. Il
est pieds nus, ce qui augmente sa servilité envers cette... tante.
La modeste demeure est dans le fond d’une terre qui est entourée
d’acacias, arbre qui laisse tomber des épines plus dures
que celles des roses. Impossible de s’enfuir à pied quand
il faut au moins 2 kilomètres pour se rendre sur la route.
Le
coeur en pleurs, nous sommes montés plus au nord pour aller
voir Oumar Niang qui, maintenant, est apprenti dans un centre de menuiserie
de bois (au Sénégal, on parle aussi de menuisier métallique).
Oumar est la personne, outre Mamadou, avec qui nous communiquons régulièrement.
Nous avons depuis 2 ans commencé à envoyer de l’argent
pour reconstruire la maison de sa mère qui a été emportée
lors de la dernière pluie, en 2005. Oumar est en pleine forme,
il ne reçoit pas de salaire pour l’instant, mais son sourire
en dit long sur la valeur qu’il accorde à cet apprentissage.
Le centre a été créé par des expatriés
qui ont eu de la machinerie de France. Toutefois, il est possible que
nous ayons à appuyer financièrement ce centre puisque le
directeur est parti avec la caisse !
Nous
avons rendu visite à la famille de Oumar, cette famille
très accueillante comme toujours. Pour ceux et celles qui se souviennent,
Oumar est le talibé qui était rentré à l’école
grâce à un don de Roland Demers pour l’achat de livres
de référence à cette école. Alors, quand
nous sommes rentrés au village, j’ai demandé à un
garçon de nous aider à trouver la maison de Oumar Niang.
Ce dernier m’a demandé : « Est-ce que tu es Christiane
? » « Oui. » Il m’a reconnue puisque, à l’époque,
il était élève de cette école.
Je
vous laisse sur cette dernière anecdote qui nous donne de
l’espoir. Lors de notre retour vers Saint-Louis, nous avons donné rendez-vous à Mamadou
afin qu’il puisse apporter des sandales à Souleymane. Nous
lui avons donné des nouvelles de Oumar, son co-talibé,
en lui précisant que si, au moins, Souleymane pouvait apprendre
un métier comme le fait Oumar.... Il y a une semaine, j’ai
appelé l’oncle de Souleymane qui habite dans un autre village,
pour tenter de le convaincre d’éduquer Souleymane, j’ai
convenu de lui envoyer de l’argent pour la culture de l’oignon.
Il s’engage à montrer la culture à Souleymane. J’appelle
Mamadou pour qu’il transmette la bonne nouvelle à Souleymane.
Après quatre jours de tentatives pour lui parler, quand finalement
je l‘atteins, il ne me laisse pas le temps des salamalek et m’informe
que Souleymane travaille comme apprenti chez un artisan de bois, comme
Oumar !
Mais
qui a organisé cela
Mamadou ?
C’est moi, j’ai parlé à grande tante de Souleymane
et elle a accepté !
Mamadou, tu viens de me faire un des plus beaux cadeaux que j’ai reçus
dans ma vie.
Vous
vous rendez compte que ce jeune homme a fait cette démarche
de sa propre initiative, sans qu’un adulte l’accompagne,
ce qui est normalement crucial pour la crédibilité d’une
telle démarche. J’ai aussi parlé à Souleymane
dont la voix semblait plus affermie que la dernière fois. Je lui
ai demandé s’il était content ?
Oui suis content, mais ici c’est loin, achète-moi un vélo
!
La
solidarité dont a fait preuve Mamadou nous donne toute une
leçon, à Serge et à moi, et nous aide à passer
par-dessus toutes les difficultés pour continuer à aider
ces jeunes garçons. Les moyens de communication sont très
souvent déficients. Les enfants changent de résidence,
ils sont aux champs, chez une tante, chez un oncle. Sans l’aide
de Badou, de Fatou Mboup et de Françoise, qui sont des intermédiaires
hors pair et que nous aimons beaucoup, nous n’aurions pu pendant
les sept dernières années maintenir le contact avec ces
petits.
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