| Enfants
en danger : Les enfants de la rue
- 16 Juin 2006 -
Assise sur un canapé, entourée
de ses enfants, petits enfants, neveux et nièces,
Awa Cheikh Sow, tente en vain de fixer son regard sur l'écran
de télévision.
A intervalles réguliers, elle détourne
son regard et le pose avec tendresse sur le jeune homme
assis à même le sol, dans le coin gauche de
la pièce de cette petite maison de Saint-Louis du
Sénégal, l'ancienne capitale coloniale de
l'Afrique occidentale.
Vingt heures auparavant, son fils prodige
était revenu à la maison.
« J'ai beaucoup pleuré hier
», déclare cette une femme frêle, prématurément
vieillie par la maladie et le travail. « J'étais
tellement contente de retrouver mon fils ».
A ces paroles, Alé, son fils, un
jeune homme au regard timide, incline la tête, comme
pour mieux se remémorer la scène de la veille
qui semble encore irréelle.
Cela faisait plus d'un an et demi qu'elle
n'avait pas revu Alé et personne ne savait où
il se trouvait jusqu'à son retour. Il était
rentré, accompagné de trois jeunes hommes
travaillant à Village Pilote, une ONG qui cherche
à réinsérer les enfants des rues en
milieu familial.
« On t'a cherché partout où
on nous avait dit qu'on t'avait aperçu. Je pensais
que tu étais dans la région de Touba et je
comptais [m'y] rendre pour aller te chercher », s'était
exclamé son grand frère qui, se trouvant vers
les trois hommes, lança : « Merci pour ce que
vous faite, c'est vraiment extraordinaire ».
« On oblige jamais un jeune à
rentrer chez lui », explique Shérif Makhfou
Ndiaye, de Village Pilote. « Mais lorsqu'il dit être
prêt, on programme son retour.», ajoute-t-il.
« Mais du coté des familles,
ce n'est pas facile ; on ne sait jamais à quoi s'attendre.
Il y a des parents qui n'en ont rien à faire. D'autres
sont méfiants car ils pensent qu'on va leur demander
quelque chose. Mais je leur explique qu'on est là
uniquement dans l'intérêt de leur enfant et
la raison pour laquelle on le ramène ».
La rue comme solution pour échapper
aux violences
Alé a commencé à fuguer
à cause de son frère aîné chez
qui il vivait depuis la mort de son père. Sa mère
étant partie vivre à Saint-Louis, Alé
est resté au village pour aider son frère
à travailler dans les champs de riz.
« Lorsqu'il rentrait et qu'il nous
voyait, moi, mes amis et mes frères, en train de
jouer au lieu de travailler dans les champs, il nous battait
», explique Alé. A chaque fois, il se réfugiait
à Saint-Louis, dans la petite maison blanche de sa
mère. Mais elle le ramenait systématiquement.
En 2004, il a décida de partir loin
et d'aller rejoindre les rangs des dizaines de millions
d'enfants des rues qu'on compte dans le monde. Selon un
rapport de l'UNICEF intitulé « La situation
des enfants dans le monde en 2006 », il est impossible
de déterminer de façon précise le nombre
d'enfants des rues.
Enfants mendiants, heureux d'avoir un repas
Comme la plupart de ces enfants, Alé
a très vite appris à être mobile. Ainsi,
après sa fugue, il monta à bord d'un «
car rapide », un de ces vieux cars de transport jaunes
et bleus qui sillonnent le pays, et se rendit dans la ville
de Touba, à 169 km de Saint-Louis. Et comme il était
sans le sou, il régla la course en cédant
sa montre au chauffeur.
C'est au cours de sa première nuit à Touba,
alors qu'il tentait de trouver un endroit ou dormir, qu'il
a rencontré les quatre compagnons qui lui ont appris
à mendier et à voler des volailles qu'il revendait
ensuite. Pendant trois mois, ils allaient devenir sa seule
famille.
Plus tard, il est parti avec trois d'entre
eux pour se fixer à 190 km plus loin, à Pikine,
une banlieue dakaroise, où, comme tous les enfants
dans sa situation, il mendiait et revendait le sucre, le
riz, les gâteaux, les arachides qu'on lui donnait
en aumône. La nuit, ils dormaient sous les camions
garés dans une station-service.
Alé et ses compagnons d'infortune
revendaient tout ce qu'ils recevaient dans une porcherie
longeant une voie de chemin de fer. Plusieurs familles bissau-guinéennes
y vivaient, au milieu des ordures et des cochons qu'elles
élevaient.
« Après, on partait au vidéoclub,
et toute la journée, nous regardions des films de
Jean-Claude Van Dam ou de Jet Li, mon acteur préféré
», raconte Alé.
Sauvé des dangers de la rue
En février 2005, Alé intégrait
le refuge où, pendant plus d'un an, il vécu
avec une quinzaine d'enfants âgés de 8 à
15 ans, la plupart provenant de milieux ruraux, et ayant
fui les écoles coraniques dans lesquelles leurs parents
les avaient placés.
Depuis qu'il a quitté la rue, Alé
n'a revu qu'un seul de ses anciens camarades, à l'occasion
d'un match de football organisé par le refuge et
auquel participaient les enfants du quartier et ceux de
la rue. Il l'a mis en contact avec les animateurs pour qu'il
intègre le refuge, mais depuis ce jour, il a disparu.
« Il traînait avec des jeunes
qui sniffaient de la colle et avaient une mauvaise influence
sur lui. Je ne l'ai plus revu ».
Alé se rappelle qu'il a été
conduit au refuge par un des éducateurs du refuge
à la suite d'une bagarre de rue.
« Je m'étais battu avec un
jeune qui m'avait blessé à la lèvre.
Il est parti chercher un couteau et Mamadou [l'un des éducateurs
du refuge] est arrivé et m'a ramené au refuge.
Le jeune nous a suivi jusque là, le couteau à
la main. Mamadou l'a chassé et depuis, je n'ai pas
quitté le refuge ».
Les enfants de la rue sont souvent confrontés
à la drogue, à la violence et aux abus sexuels
Tout comme les abus sexuels et la drogue,
la violence est l'un des nombreux dangers auxquels sont
confrontés quotidiennement les enfants de la rue.
« Je n'ai jamais été
victime d'agression sexuelle, mais j'ai déjà
rencontré des jeunes à qui c'est arrivé
», raconte Alé, qui selon Shérif, est
l'un des rares enfants du refuge à n'avoir ni subi,
ni perpétré ce genre d'abus.
Aujourd'hui, Alé qui a suivi des
cours d'alphabétisation à Village Pilote et
une formation de boulanger envisage de continuer ce métier
à Saint Louis, ou de devenir sculpteur, comme son
frère.
« Sans le Village Pilote, je serais
encore dans la rue. Je snifferais de la colle, je volerais,
je serais dans une prison pour mineur, ou peut être
même que je serais mort », affirme t-il, en
lançant un regard à sa mère, avant
de la rejoindre sur le canapé. |