| Tourisme
: le réveil de Saint-Louis du Sénégal
Entretien avec Ahmadou Cissé,
directeur du syndicat d’initiative et de tourisme
Afrik.com, 29 juin 2006, par Falila
Gbadamassi
Le Sénégal est une destination
touristique majeure en Afrique de l’Ouest et la ville
de Saint-Louis en constitue, depuis quelques années,
l’une des plus importantes attractions. Ce succès,
la ville le doit à son très dynamique syndicat
d’initiative, créé en 1991. Entretien
avec son directeur, Ahmadou Cissé.
La région touristique de Saint-Louis
du Sénégal compte administrativement trois
départements : Saint-Louis, Dagana et Podor, des
villes à fort potentiel touristique avec, en tête
de pont, l’île historique de Saint-Louis inscrite
au patrimoine mondial de l’Unesco depuis décembre.
Saint-Louis abrite le parc du Djoudj, deuxième parc
ornithologique du monde classé par l’Unesco
depuis 1991, Dagana, la ville de Richard Toll où
s’érige, majestueuse, la Folie du Baron Roger
et Podor, le fort français de Podor et une teinturerie
artisanale exceptionnelle. Ces départements ont tous
en commun de riches atouts que le syndicat d’initiative
de tourisme de Saint-Louis qui rassemble tous les opérateurs
touristiques de la région s’emploie avec, un
certain succès à développer.
Afrik.com : Depuis quand
existe le syndicat d’initiative et de tourisme de
Saint-Louis du Sénégal et quels sont ses objectifs
?
Ahmadou Cissé : Le syndicat existe
depuis 1991. Evidemment quand on l’a créé,
nombreux se sont demandés : "quel est ce syndicat
qui reçoit des touristes ?" Pour la plupart
des gens, le syndicat est associé à la revendication.
Nous n’avons fait qu’utiliser l’appellation
française, et c’était une première
au Sénégal, qui renvoie à l’activité
des syndicats d’initiative. A savoir : la promotion
et le développement du tourisme local. Le Syndicat
d’initiative et de tourisme, qui assure également
la fonction d’office du tourisme de par ses attributions,
est composé d’une trentaine de membres qui
sont des opérateurs touristiques et des commerçants
de la place.
Afrik.com : Quelles sont
les actions que vous avez menées ?
Ahmadou Cissé : Nous avons mené
plusieurs actions de promotion et de développement.
Sur ce dernier point, nous avons par exemple initié
la formation des guides, on a travaillé sur des parcours
d’interprétation urbains de la ville de Saint-Louis
et des circuits de découverte des sites et monuments.
Ce travail de fond sur le produit, qui a mobilisé
des géographes, des historiens et nécessité
des repérages et des discussions avec les principaux
notables pour collecter des informations nécessaires,
est très important. D’autant que Saint-Louis
et sa région, même si nous avons de belles
plages, ont décidé de miser sur le tourisme
culturel et de découverte. Et dans ce contexte, le
travail de valorisation du patrimoine est impératif.
Il existe donc un circuit patrimoine avec, d’une part,
une signalétique directionnelle qui permet aux visiteurs
d’accéder facilement aux sites et monuments.
Et d’autre part, une signalétique indicative
qui explique succinctement l’histoire des sites et
monuments. De même, le syndicat, conscient du rôle
prépondérant de l’évènementiel,
participe et aide tous ceux qui ont des projets qui s’inscrivent
dans ce cadre. Nous avons ainsi contribué, à
côté du festival de Jazz qui existe depuis
15 ans, à la mise en place et à la pérennisation
du festival de théâtre. Qui pense à
Rio, pense à son carnaval. A travers l’événementiel,
on peut promouvoir et développer une destination.
Afrik.com : Quels sont
vos projets ?
Ahmadou Cissé : Notre objectif est
de sensibiliser, de structurer et d’organiser les
activités touristiques afin qu’elles profitent
à tous. Aussi, nous pensons qu’il faudrait
travailler avec des associations de jeunes, assez dynamiques,
pour avoir des relais qui pourront ainsi, par exemple, former
des guides, comme nous l’avons fait pour Saint-Louis,
au niveau de leurs localités. Ces associations pourraient
ainsi accueillir les visiteurs, les orienter et proposer
des produits en mesure de générer des revenus.
Il est important d’accompagner toutes ces actions
par un vrai travail de sensibilisation afin que les touristes
soient reçus dans de bonnes conditions et dans les
règles de l’art. Tout cela pour éviter
aussi que les touristes soient tentés de faire des
cadeaux aux populations (par charité, ndlr) ou qu’elles-mêmes
en profitent, ce qui serait vraiment dommage. Ce n’est
pas ce que nous voulons pour la région. Il est de
loin préférable que l’artisan, qui fait
de belles peintures, de belles poteries et de belles teintures
et que nous appuyons en signalant son emplacement aux visiteurs,
puisse vivre de son travail par le biais du tourisme.
Afrik.com : Votre existence
semble avoir donné un coup de fouet à la vie
de Saint-Louis...
Ahmadou Cissé : Saint-Louis a connu
un rayonnement extraordinaire par le passé. Elle
a été capitale de l’Afrique occidentale
française, capitale du Sénégal et de
la Mauritanie avec ce que cela suppose comme infrastructures.
L’école, par exemple. Saint-Louis a un patrimoine
scolaire extraordinaire. Combien de chefs d’Etat africains
ont fait leurs études à Saint-Louis ? Après,
nous avons vécu des moments difficiles avec le transfert
de la capitale à Dakar, les Saint-Louisiens disent
que leur ville a connu une longue période de somnolence
et un certain déclin. En 1991, pour revenir à
la genèse du syndicat d’initiative, les rares
professionnels se sont dit qu’il n’était
pas normal, quand on parle de tourisme au Sénégal,
qu’il soit limité à la petite côte,
à la Casamance et à Dakar. La ville avait
un patrimoine qui ne demandait qu’â être
valorisé. "Il faut qu’on prenne en charge
notre développement touristique d’où
le Syndicat d’initiative et de tourisme", ont-il
conclu. Ces opérateurs ont ainsi bénéficié
d’un appui conséquent de la région Nord
Pas-de-Calais en France, de leur maire qui leur a fait confiance
et petit à petit, nous sommes arrivés, avec
l’aide de l’ambassade de France au Sénégal,
à éditer les supports de promotion, à
réaliser des actions, à mettre en place un
parcours de découverte de la ville et à valoriser
les espaces naturels. C’est comme ça que nous
sommes partis de 14 000 arrivées en 1991 à
quelques plus de 55 000 aujourd’hui. A l’époque,
les gens passaient une nuit à Saint-Louis, maintenant
ils en passent trois en moyenne. De destination de passage,
Saint-Louis est devenue une destination de séjour.
Les gens peuvent ainsi y passer une semaine sans s’ennuyer.
Nous sommes, après Dakar et la petite côte,
la troisième destination touristique au Sénégal.
Afrik.com : Quel est l’impact
de ce développement du tourisme sur Saint-Louis ?
Ahmadou Cissé : Le tourisme est
un bon prétexte pour développer une localité.
Et l’économie saint-louisienne dépend
beaucoup de cette industrie. On a 800 emplois directs générés
par ce secteur, sans compter les emplois connexes : les
taxis et tous ces jeunes entrepreneurs qui, avec leurs petites
économies, sont devenus propriétaires des
calèches qui permettent aux touristes de faire les
parcours de découverte de la ville. Il y a des femmes
qui vous disent qu’elles ont réussi à
construire leurs maisons en travaillant avec des hôtels
et des restaurants à qui elles vendent des poissons
et des crevettes. Un boucher qui dit réaliser 70%
de son chiffre d’affaires grâce à un
seul restaurant. Une enquête a révélé
que les touristes dépensaient à Saint-Louis,
en petits cadeaux et souvenirs, entre 40 000 et 80 000 CFA
(entre 65 et 130 euros). Imaginez le chiffre d’affaire
réalisé par les artisans et les artisans d’art
vivent exclusivement du tourisme. Rien que l’île
de Saint-Louis compte 25 galeries d’art qui ont 50
salariés permanents. Et puis, nous sommes en Afrique
et au Sénégal où un salaire fait vivre
une dizaine de personnes. Après la pêche, le
tourisme est la deuxième source de devises pour notre
pays.
Afrik.com : Qu’apporte
l’introduction, il y a quelques mois, sur le fleuve
Senegal du Bou el Mogdad, devenu bateau de croisière,
mais qui assurait durant la période coloniale les
services de messagerie, de transport de marchandises et
de passagers ?
Ahmadou Cissé : Pour moi, le Bou
el n’est pas qu’un simple bateau. C’est
un bateau chargé d’histoire, ce que j’appelle
un marqueur identitaire. L’évocation de Bou
el pour ceux qui l’ont une fois emprunté dans
leur vie déclenche beaucoup de souvenirs parce qu’à
l’époque coloniale il n’y a avait pas
de routes. La région n’était pas aussi
désenclavée qu’elle l’est aujourd’hui.
Ainsi l’élève qui avait réussi
l’entrée en sixième prenait le Bou el
pour aller faire ses études à Saint-Louis,
c’est une étape importante dans la vie d’un
homme. Comparable à celle du jeune marié qui
attend sa promise qui arrive par le Bou el, ou un père
impatient de retrouver son fils de retour de France... Pour
les personnes de 50, 70 ans, le retour du Bou el était
un rêve irréalisable. Ce qui explique que lors
de sa première croisière, cela a été
une fête partout où il passait.
Afrik.com : Un bateau
mythique donc qui s’avère aussi être
un moyen de valoriser le fleuve Sénégal...
Ahmadou Cissé : Le fleuve Sénégal
est l’épine dorsale de la région. Il
relie les hommes entre eux et pas que les Sénégalais.
Le monde est tel qu’il est. Aujourd’hui, pour
visiter la France ou un autre pays, il faut un visa, un
passeport, mais jamais sur le bateau on ne ressent de frontières
entre les gens. Et c’est ça l’un des
défis du tourisme, celui d’être facteur
d’échange, instigateur de convivialité.
Il n’y a pas de hasard, le Bou el a incontestablement
une vocation que rappelle son nom. Bou el Mogdad était,
dans la deuxième moitié du XIXe siècle,
un traducteur et un rédacteur arabe qui faisait le
lien entre l’autorité coloniale et les populations
autochtones. Par conséquent, le Bou el Mogdad est
à l’origine d’une forme de tourisme qui
est primordiale, celle qui permet aux touristes et aux habitants
des localités visitées d’échanger.
Il ne s’agit pas pour le touriste de prendre des photos
derrière la vitre de son car ou de faire un petit
signe de la main, ce n’est pas sain. On a juste besoin
que les hommes se parlent, qu’il y ait un contact
humain et cela suppose un engagement au quotidien de tous
les instigateurs et des animateurs de ce produit touristique
afin qu’il soit toujours à la hauteur de sa
vocation. Ce bateau va certainement, en terme d’images,
accroître la notoriété de Saint-Louis,
mais à condition que son usage soit authentique,
parce qu’autrement le Bou el Mogdad perdrait de son
âme.
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