| Professeur
Ndiawar Sarr
Recteur de l’Université de Saint-louis
L’épreuve en est la preuve
Nouvel-Horizon - Vendredi 21 Juillet 2006 - Tamsir NDIAYE
Jupiter
«Personnalité généreuse»
à qui on reproche « une certaine gentillesse
et une souplesse », il est un exemple de foi et de
courage pour avoir eu un parcours prestigieux et connu une
rude épreuve tragique qui ne lui a pas empêché
de tenir debout et d’explorer d’autres sentiers
de la réussite. Les plus sceptiques avaient juré
qu’il ne se relèverait point de cette épreuve,
mais il s’est remis le pied à l’étrier
et a démenti les cassandres.
Il a été un homme à l’allure
rapide et au dynamisme avéré grâce à
une forte résistance physique et une endurance morale
inégalée. Aujourd’hui, il a perdu l’aisance
de la mobilité physique à cause d’un
accident mortel qui s’est soldé par l’extinction
et de son épouse et de son proche ami. Mais, il a
réussi à tenir malgré la souffrance
morale en faisant preuve d’une persévérance
sûre qui l’a mené même à
la tête de l’Université Gaston Berger
de Saint-Louis.
Walo-walo authentique, Ndiawar Sarr est
en fait un homme qui, devant l’épreuve ou les
difficultés de la vie s’efforce de dominer
soigneusement ses émotions pour agir avec sang-froid
et mesure. Pour l’honneur et l’histoire. C’est
que par nature, « la responsabilité l’exalte
et le rend actif et fécond », dit un proche.
Né à Dagana sur les bergers
du Fleuve - son destin est d’ailleurs presque lié
à l’eau et à l’espace -, il a
« eu la chance de grandir dans un environnement d’enseignants
», dans une famille de pêcheurs. Il a appris
ainsi à s’adapter aux vertus de rigueur et
surtout de patience, celles du pêcheur à la
ligne qui prend toujours le temps de capturer son poisson.
Son père Makha Sarr ancien condisciple du Président
Mamadou Dia fut Député Maire de Dagana après
avoir été Député territorial.
C’est de lui, déclare-t-il, avec une sobriété
contenue que « j’ai hérité la
soif du savoir, le goût de servir et la joie de partager
». Ainsi, de Ndiawar, les anciens camarades retiennent
l’image de «l’élève voulant
toujours être parmi les meilleurs parce que son père
le voulait et il en avait l’ambition». Il suit
alors les cours de l’école primaire dirigée
à l’époque par un homme qui l’a
beaucoup marqué, Bathily Diama, puis réussi
à l’entrée en 6e. On l’oriente
au Lycée Faidherbe. Mais son père s’active
pour qu’il soit au Lycée Van Volhonoven, la
capitale du Sénégal étant transférée
à Dakar. « Je pense qu’il voulait avoir
un œil sur moi car étant député,
il était régulièrement à Dakar
», estime-t-il. Il opte pour la série littéraire
classique et évolue dans un environnement scolaire
à forte présence occidentale. Avec ses condisciples,
Djibo Ka, Alioune Sarr du GNG de lutte, Habib Mbaye ancien
DG de la SONACOS, Cheikh Fall de la BAD, entre autres, il
se délecte de la saine émulation dans une
ambiance «amicale, conviviale et solidaire».
Lorsqu’il obtient, en 1970 son Bac, il voulait faire
Santé Militaire. Mais, il finit par « choisir
la liberté » et s’inscrit en Langue.
Il poursuit des études en Italien et en Anglais.
Le choix de l’Italien relève d’ailleurs
du hasard. Son père l’a fait assister, alors
qu’il était enfant, à une réception
à l’Ambassade d’Italie. La langue le
séduit et il apprécie l’exquise personnalité
du diplomate. C’est ainsi qu’il s’était
engagé à apprendre l’Italien et il a
même réussi en à obtenir une Maîtrise.
Par la suite, il choisit de continuer les études
en Anglais, obtient sa Maîtrise en 1974 après
avoir travaillé sur le roman féminin en Grande-Bretagne,
puis il soutient sa thèse de doctorat de 3ème
cycle en Angleterre. Il devient, de retour au Sénégal,
Assistant au Département d’anglais après
avoir aussi enseigné dans un collège occidental
au bord d’un lac qui lui rappelle bien son Walo natal.
A l’Université de Dakar, il côtoie une
génération teigneuse et ambitieuse dans la
recherche du savoir : Madior Diouf, Cheikh Ba, Feu Mbaye
Guèye, Feu Mouhamadou Kane, Feu Ferdinand Diarra,
Abdoulaye Bathily, Boubacar Barry, etc.
Le « Pêcheur »
Ndiawar Sarr gravit vite les échelons
et bénéficie de prestigieuses bourses américaines
qui lui ouvrent les portes du pays de l’Oncle Sam
et son brillant parcours académique l’amène
même à enseigner dans plusieurs universités
américaines où il côtoie des hommes
comme Chinua Achebe. Il réussit encore à être
le premier Sénégalais à soutenir une
thèse de Doctorat d’Etat. Et c’est ce
qui fait que l’évolution de sa carrière
ne connaît aucun répit si bien qu’à
39 ans, il devient Professeur Titulaire. C’est que
Ndiawar Sarr s’adapte bien au jeu social et aux réalités
académiques. Il en connaît les règles
et les exigences. Ceux qui l’ont pratiqué dans
cette carrière sont quasi formels : « On admire
toujours sa forte volonté. Il ne choisit pas la facilité
et répugne à prendre les raccourcis ».
Ainsi, ancien militant de la FEANF (Fédération
des Etudiants d’Afrique Noire en France) et de l’ASEF
(Association Sénégalaise des étudiants
de France), il prend la vie « comme un don de Dieu
qui doit amener à servir car chaque homme à
une mission ». Mais, orateur, pédagogue, philosophe
dans l’appréhension des faits, il est un homme
sobre et romantique. Ni instinctif, ni impulsif, il possède
dans le geste une sorte de désinvolture qui, en réalité,
n’est qu’une élégante façon
de minimiser ses émotions et ses sentiments. Il n’est
ni d’une passion démesurée ni d’un
esprit dominateur. C’est peut-être pour cette
raison qu’à l’Université, on lui
reproche sa souplesse que certains appellent laxisme. Mais,
sa secrétaire Mme Coly qui le pratique de façon
ininterrompue depuis 1979 explique : « il est d’une
rigueur presque infernale. Mais il a bon cœur. Il ne
veut faire mal à personne si bien que devant même
une décision délicate à prendre, il
peut hésiter beaucoup. Il n’aime pas blesser.
Peut-être, c’est son problème ».
Pourtant, routinier et même conservateur
sur les bords, Ndiawar Sarr a un sens pratique dans l’approche
des choses. Accessible et bienveillant, il reçoit
très rarement sur rendez-vous préférant
aborder toutes les choses avec promptitude. Sa souplesse
et sa culture du dialogue peuvent parfois retarder un acte
si elles n’enfantent pas trop un certain laisser-aller.
« Il tolère beaucoup », dit-on. Mais,
il reste doué de qualités d’administrateur
si bien que toute ce qui ne suit pas la règle des
conventions l’inquiète. Pour lui, « vivre
c’est pécher, il faut savoir être pragmatique,
pratique et patient ». C’est en cela que l’Université
est unanime à voir en lui la générosité,
l’ouverture et l’étonnante disponibilité
même en temps de crise. « C’est son humanisme,
son commerce facile et son altruisme qui fait de lui une
personne écoutée », affirme un enseignant.
La grande épreuve
Doté d’un caractère
fort et d’une personnalité puissante, Ndiawar
a connu un cursus honorable. Son éloquence et sa
pédagogie faisaient de lui un professeur dont les
cours étaient courus et il arrivait même que
des étudiants fascinés et subjugués
par sa science le saluent à l’applaudimètre.
Seulement, il semble désapprendre parce que trop
happé par l’Administration. « Les amphis
me manquent beaucoup. Enseigner est un plaisir, un acte
de foi et une preuve de générosité.
Je refuse de désapprendre et j’encadre toujours
des thèses », dit-il avec une apparente conviction.
Ancien Directeur de l’UFR de Lettres
et Sciences Humaines de Saint-Louis après avoir été
Chef du département d’Anglais à Dakar,
il est toutefois considéré par presque tout
le personnel de l’Université comme un «
homme paisible et généreux ». Un étudiant
déclare avec l’allure bon enfant d’un
jeune apprenti chercheur : « Ndiawar, il assure ».
Et adulé et respecté, il reste aussi ouvert
qu’avant-gardiste. Il aime les idées originales
et modernes. Il se passionne pour tout ce qui peut éblouir
et épanouir. Son visage rond et assez massif et ses
yeux azur s’illuminent devant un travail méthodique
et concluant. La technologie le fascine. Et personnage colossal
à cause d’une taille assez grande, son corps
solide et résistant lui a toujours permis d’être
un élément moteur pour son équipe et
son entourage. Mais, vint malheureusement un 16 avril 1994.
Ce jour-là, sur la route de Dakar,
il subit un accident mortel. Le chauffeur sort indemne.
Son épouse et son proche ami meurent. Ce jour-là,
l’émotion avait envahi toute l’Université.
Pendant un an, Ndiawar reste cloué au lit. La mort
de son épouse et de son ami l’avait bouleversé
et surpris. Il n’en était informé qu’au
40e jour. « Je ne les croyais pas morts. Au contraire,
je croyais qu’ils étaient dans une posture
meilleure que la mienne », dit-il la voix naturellement
cassée par l’émotion. Son ami Mamoussé
Diagne qui l’a informé avec une intelligence
et une sagesse inégalée en présence
de la mère de sa défunte épouse l’a
beaucoup soutenu moralement et sur son bureau, il a posé
une photo de jeunesse où il discute Esprit au milieu
d’arbres avec le philosophe prestidigitateur des concepts.
« Mon ami Djibo Ka m’a parlé, mais là
je commençais à me poser des questions et
je concluais qu’ils n’avaient pas trop de problèmes
». Les os pectoraux brisés avec un traumatisme
décelable sur tout son corps, il se retrouvait dans
une situation rude et inédite. « C’était
tragique. Terrible. Mais, je me suis battu grâce aux
propos réconfortants et aux visites des étudiants,
enseignants et parents. Le personnel technique également.
Je m’étais juré que je devais me battre
surtout que pour la première fois ma mère
est restée à mon chevet, donc à Dakar,
presque une année alors qu’elle ne reste jamais
plus de deux semaines hors de Dagana », dit-il. Aujourd’hui,
il a une lecture de son histoire et de celle de sa famille
: on y meurt toujours avec violence. Son grand-frère
est mort violemment. Lors d’un récent accident
mortel, il a perdu huit membres de sa famille et la seule
sœur qui lui restait y a trouvé la mort avec
violence. Son neveu Samba Lampsar Sarr a été
tué en Russie. Sa première épouse est
décédée dans un violent accident. Comme
par prémonition, il se retrouve seul : sa thèse
de Doctorat a prophétiquement porté sur la
solitude et il en découvre la réalité.
Mais la foi, l’oubli et la sociabilité
lui ont permis de reprendre le cours de la vie et de l’action.
En fin avril 1996, il a repris le travail avec un handicap
physique : un autre Ndiawar Sarr était né.
Il affronte la vie, s’étant remis le pied à
l’étrier quoique «diminué».
L’épreuve l’a renforcé et lui
a permis de raffermir davantage sa foi en Dieu. Il fait
encore ses preuves malgré le handicap et la tragédie
de sa récente histoire. Il est devenu en 1999, Recteur
de L’Université. Il aurait pu avoir le destin
d’une bougie dans le vent, mais il a eu celui d’une
algue éternelle qui résiste aux secousses
et aux vagues. Comme un chef d’orchestre, il responsabilise
les chefs de services ainsi que les membres de son cabinet
en les galvanisant par l’exhortation. Parfois, se
lamente Mme Coly, « il travaille trop et jusque tard
la nuit ». Mais Ndiawar Sarr explique : « c’est
vrai. Mais au travail, je n’ai pas trop la notion
du temps que je ne regarde pas passer. Je reste longtemps
sans mes enfants ». Primus inter pares comme il se
définit, son expérience des hommes et l’épreuve
qu’il a subie pèsent lourdement dans son commerce
avec les autres et sur sa façon même de diriger
l’Université. Il a connu toute sorte de coups
bas. Mais, il oublie et pardonne à chaque fois. Partisan
de la liberté et doté d’un sens créatif,
il est pourtant un doux rebelle qui a tendance à
faire ce qui lui plaît. Mais, selon Malamine Diouf
syndicaliste, « il est un élément essentiel
dans la parcification du champ social grâce à
sa capacité d’écoute. Il a beaucoup
apporté aux travailleurs ». Actuel Président
de la Conférence des Recteurs des Universités
Francophones, Membre du Conseil scientifique de l’AUF,
Membre du Conseil Consultatif du CAMES, Ndiawar Sarr a tenu
le 13 juin 2006 à Ouagadougou un retentissant discours
académique sur l’Enseignement supérieur
au cœur des Stratégies de Développement
en Afrique francophone. Son obsession presque grabataire
est de faire de l’Université un expédient
de progrès intégral. Aujourd’hui, il
s’est remarié avec Mame Daro, une belle femme,
sensuelle, élégante et pudique. «C’est
un mari idéal. Il est doux et plein de solitude.
Il n’aime pas le mensonge et est d’une étonnante
générosité. On se complète.
Je comprends vite les signes expressifs de son visage et
je m’efforce de devancer ses moindres désirs
», dit celle qui souhaite le garder pour celle et
pour elle seule. Ainsi, une nouvelle vie a commencé
et bien commencé pour Ndiawar Sarr dont le rêve
est de «pouvoir contribuer à l’épanouissement
de la jeunesse estudiantine, d’apporter une pierre
que l’on reconnaîtra dans l’édification
nationale et à la montée en puissance de l’Université
dans un Sénégal où il fait bon vivre».
Il reste en tout le même homme, tenace et combatif,
loyal et engagé. L’épreuve en est la
preuve.
|