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Abdoulaye Aris Faye et Amadou Dia - Photo : Eddy Graëff |
Deux
trois pinceaux et quelques pots de peinture; une guitare, une kora et
un balafon; le tiep et le bissap de mamans du quartier; l'engagement
bénévole de quelques amis, de discrètes contributions et l'amour des
enfants, sans tambours ni trompettes : la Journée portes
ouvertes organisée le vendredi 9 mai par l'association
'Espoir' d'Amadou Dia en collaboration avec l'artiste plasticien Inno,
à Ndioloffene nord, a été une belle réussite. Une fête toute simple, un
moment de partage, une parenthèse de bonheur. Et du baume au coeur.
Ouvert
en septembre 2006, la petite structure d'accueil d'enfants talibés est
le fruit d'une initiative sénégalo-suisse. Amadou, dit Nice Cool,
l'enfant pulaar du Fouta, et Sandra, une amie suisse de l'association
'Jardin d'Espoir' jetaient ainsi les premières bases d'un projet
d'emblée différent des nombreuses actions en faveur des 'élèves
coraniques' : avant tout, il s'agissait d'inscrire le projet dans le
tissu social du quartier. Pas un énième greffon; encore moins le désir
d'en découdre avec les spécificités culturelles, et religieuses de la
cité de Ndar, dont le prestige de ses daaras attire des milliers
d'étudiants du livre saint depuis même les confins des deux Guinée.
Amadou Dia et l'éducateur Abdoulaye Aris Faye n'en démordent pas : leur
structure est un plus; le trait d'union, et parfois l'arbitre, entre
marabouts, leurs élèves, les habitants et les autres jeunes du
quartier. Un lieu d'écoute, avant tout.
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Inno et la fresque - Photo : Eddy Graëff |
Il
faut être patient, à Saint-Louis-du-Sénégal. Jusqu'en début
d'après-midi, Inoussa Ouédraogo dit Inno, artiste plasticien
ivoiro-burkinabè et organisateur de la partie artistique de la Journée,
se lamentait des faux-bonds de certains de ses camarades qui avaient
promis leur participation à la fête des talibés, ces élèves des écoles
coraniques appelées daaras. Avec les enfants, il s'agissait d'égayer
les murs d'enceinte du
'Jardin d'Espoir', un centre
d'accueil et de soutien aux jeunes talibés du quartier de Ndioloffene :
une longue fresque de trente mètres divisée en autant de tableaux
laissés à la liberté créatrice des petits comme des grands. Autour
d'une carte d'Afrique multicolore peinte par de jeunes Anglaises en
stage au 'Jardin d'Espoir', Maude la Canadienne*, les Sénégalais
Haïdara, de Bango, Aminou, de Ndar, Diaw Fall, de Ndioloffene, et Inno
d'Abidjan, rejoints par le Saint-Louisien Banda Gning coloraient tout
de même leur pan de mur aux cotés des jeunes talibés. Des oiseaux
hybrides de pélican et de cigogne, un scorpion ou des barbouillages
bariolés, quelques écritures qui dérapent ou finissent en queue de
poisson faute de place, pour les enfants; le portrait géant de Serigne
Touba, le saint mouride Cheikh Amadou Bamba peint par Aminou et Diaw;
des scènes bucoliques de cases et cocotiers, évidemment, au milieu
desquelles les personnages esquissés attirent les commentaires des
enfants ; ou leurs rires quand Inno transforme un robinet en Manneken
Pis local ! Vers quinze heures, le collectif des 'Mamas des daaras'
sort dans la cour de vastes plateaux de riz au poisson et de grandes
bassines de bissap dans lesquelles on plonge les gobelets assoiffés.
Pour la digestion, Youssouf, le balafoniste Burkinabè de Bobo-Dioulasso
réussit à secouer les enfants qui adaptent leur 'danse du ventilateur'
aux pas gracieux du danseur Béninois Guillaume; la rythmique inconnue
des Saint-Louisiens s'achève dans une joyeuse farandole qu'intègrent
les jeunes femmes du quartier et les toubabs londoniennes... En fin
d'après-midi, l'écrivain Louis Camara, tout juste rentré de Dakar, puis
Didier Moniotte, le directeur de l'Institut culturel français (ICL), et
quelques amis d'Amadou et d'Inno (les habitués des lieux comme Batch';
Fanny puis Lolo; Loïc de Balakoss; Benoît descendu de Bakel, Ali monté
de Dakar, etc.), font un petit détour par Ndioloffene pour encourager
l'initiative.
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Les enfants aux pinceaux - Photo : Eddy Graëff |
L'éducateur Abdoulaye Faye le dit joliment :
"parfois, tu n'arrives plus à faire la différence entre talibés et enfants du quartier".
Au 'Jardin d'Espoir' en effet, les portes sont ouvertes à tous, dans le
but avoué de rompre avec la discrimination de fait entre les enfants
'normaux' et les talibés : les talibés, petits et grands, donc; mais
aussi les écoliers qui viennent y disputer d'épiques parties de
football avec eux; les mères de famille du collectif 'Les mamas des
daaras' qui préparent, à grand renfort d'éclats de rire et de
tonitruantes palabres, quelque goûter pour tous les enfants; des
maîtres coraniques aussi, et souvent des ami(e)s de passage, pour un
brin de causette, un ponctuel échange avec les gamins, un don de
vêtements ou de médicaments. C'est que l'association n'est pas une aire
de jeux, qu'on ne se laisse pas abuser par le charivari et le désordre
ambiant des enfants, un jour de fête.
En à peine deux années,
l'association a réussi à tisser son petit réseau d'amitiés. Les débuts
furent très durs; une amie d'Espagne assura elle-même avec 800 euros
les trois premiers loyers - une petite bâtisse de cinq pièces, une
cuisine et deux sanitaires, pour 150 000 francs CFA par mois récemment
passés à 165 000 francs/mois. Désormais, c'est l'association de Suisse
qui assure la location des locaux et la rémunération de cinq salariés :
1 éducateur, 3 animateurs, 1 aide-infirmier. Le Projet Aborao finance
des goûters chaque mercredi; ponctuellement, l'association
saint-louisienne La Liane dont Amadou Dia est le trésorier apporte son
expérience dans le domaine du suivi des talibés, tandis que le CITO
envoie régulièrement des "
stagiaires", deux Anglaises
actuellement. Des dentistes de Bretagne sont attendus en août et une
convention de partenariat vient d'être signée avec l'association 'Rêves
d'Afrique'. Sans oublier les femmes de Ndioloffene réunies dans le
groupement dit 'Mamas des daaras'.
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A la douche, tout sourire ! - Photo : Eddy Graëff |
La
structure s'occupe d'environ 160 enfants talibés, soit parfois
l'équivalent de trois daaras à la fois. 100% de petits Pulaars, que des
garçons, du Fouta et de Casamance, mais aussi de Guinée Conakry. Il
faut voir Abdoulaye et l'animateur Ernest littéralement assaillis de
mômes, se jetant sur les épaules de l'un, se réfugiant dans les pieds
de l'autre, les deux adultes titillés par toute cette marmaille,
gentiment turbulente, comme toujours au Sénégal moqueuse et
provocatrice, presque insolente; ici, une blessure qu'il faut panser,
là un chagrin à apaiser; et surtout des décibels de cris, d'agitations,
de petites disputes à calmer, surveiller, pacifier... A voir les crânes
juvéniles constellés de croûtes, les cicatrices aux jambes ou les
pansements au coin d'une paupière encore tuméfiée, on comprend que
l'infirmerie du centre soit d'abord la catharsis obligée de tous les
bleus d'une existence d'enfants confrontés aux dures lois de la rue,
même munis des saints enseignements. Pansements gastriques aussi, tant
la nourriture glanée par les talibés au cours de leur mendicité
initiatrice laisse souvent à désirer : des restes, parfois aussi
périmés que les ordures qu'ils doivent transporter jusqu'aux décharges
avant de mériter pitance. Amadou Dia, tenant la main d'un joli
garçonnet de sept ans, Mamadou, est fier de dire que cet enfant doit la
vie au centre d''Espoir' : amené en urgence en 2006 avec une jambe qui
avait triplé de volume, c'est l'infirmerie qui l'avait sauvé d'une
septicémie. Une chambre d'accueil, avec une petite télévision,
accueille donc les malades et convalescents, mais aussi des talibés en
rupture de ban; c'est le cas de ce presque jeune homme, en conflit avec
son marabout qui s'était même déplacé jusqu'au centre pour le gifler
devant tous les enfants. Connaissant la légendaire fierté des Peuhls,
et leur sens très élevé de la honte, on imagine combien il fut sans
doute difficile au garçon humilié de rester au 'Jardin d'Espoir'.
Troisième pilier du centre : l'hygiène. Les talibés, le plus souvent
sales et en guenilles - rien à voir, hélas, avec les moinillons du
Bouddhisme !- ne se font pas prier pour se précipiter au fond de la
cour, au coin douche et lessive;
"allez-y, vous pouvez faire des photos, ils en seront fiers ! Il n'y a que les filles qu'ils ne veulent pas voir là-bas !",
dit en riant l'éducateur au photographe. Un magasin rangé comme une
caverne d'Ali Baba possède une armoire de vêtements en vrac;
effectivement, après le savon, l'eau et l'habillement, pas facile de
différencier talibés et jeunes du quartier ! Enfin, une salle de classe
(il y a aussi une toute petite bibliothèque) permet d'enseigner
quelques rudiments d'écritures - utiles pour de futures démarches
administratives-, et de calculs -beaucoup seront de petits commerçants.
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Les
animateurs de la Journée; de gauche à droite, accroupis : Aminou,
Haïdara, Youssouf, Maude, Inno, Guillaume, Ernest; debout : Banda,
Amadou, Abdoulaye - Photo : Eddy Graëff |
Amadou
Dia ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. Les projets ne manquent
pas : la Journée portes ouvertes est aussi l'occasion d'envisager un
grand concert d'anniversaire en 2009; la star mondiale de la chanson,
Baaba Maal, originaire comme lui de Podor dans le Fouta, a déjà donné
son accord de principe pour être de la fête. Amadou vise surtout à une
plus grande implication des acteurs du quartier : le parrainage, par
exemple, permettrait à certaines familles d'accueillir un talibé. La
solidarité pourrait faciliter l'achat de matelas, de nattes, de
moustiquaires, et améliorer la collecte de vêtements. La formation
religieuse des talibés ne permettant pas de préparer les enfants aux
dures lois de la vie professionnelle, le 'Jardin d'Espoir' voudrait
surtout initier des ateliers de couture, de menuiserie, de soudure; les
artistes sont déjà prêts à animer des sessions dans leurs domaines
respectifs. A partir du 20 mai prochain, en collaboration avec le
Partenariat de Lille (France) et les 'Mamas' du quartier, une opération
de nettoyage des daaras sera lancée pour un mois, afin de sensibiliser
à l'hygiène et au b.a ba de santé. In fine, Amadou est en quête d'un
vaste terrain qui soulagerait de la ponction locative et permettrait de
lancer un projet de micro-jardinage. Avec douceur et sérénité, Nice
Cool est tout sauf un baba cool, qu'on ne s'y trompe pas. En bon Peuhl,
il sait mieux que quiconque que la patience, en effet, est la plus
noble des vertus.
* Inno et le Jardin d'Espoir
tiennent à remercier chaleureusement leurs amis du Canada : Maude,
Guillaume, qui étaient de la fête saint-louisienne; et Jérémy qui,
malgré l'éloignement, était de tout coeur bien présent...
Le
'Jardin d'Espoir', sis à Ndioloffene nord (Sor), en face du Centre
social, est ouvert tous les jours sauf le dimanche, de 9h à 13h et de
15h à 18h. Site web :
www.jardindespoir.org / Contacts :
amadouid@yahoo.fr
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et (221) 77 525 16 13.
Frédéric Bacuez dit Fretback /
Lesaintlouisien.com
Photos : Eddy Graëff