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| Gooxumbath, en front de mer, avril 2008 - Photo : Eddy Graëff |
« La mer est venue, a beaucoup parlé, et puis est repartie ». A Gooxumbath* face au tumulte habituel de l’Atlantique, c’est ainsi
que madame Soda Cissé évoque la puissance océane qui a emporté une
quarantaine de maisons du front de mer, il y a dix jours.
Car
n’était le parfait alignement de ces foyers ravagés, aux
devantures éventrées et aux toitures effondrées, ce bout de plage de la
Langue de Barbarie ne ressemble guère aux paysages après le
désastre ; en ce vendredi de prières, la vie populeuse du quartier
réputé frondeur bat son plein, entre piété et va et vient des lourdes
pirogues des pêcheurs. Peut-être l’expression du fatalisme et d’une
soumission aux caprices d'une mer nourricière bien versatile.
Pourtant,
au bout d’une large allée de sable, à droite comme à gauche sur cinq
cents mètres en bord de plage, toutes les maisons semblent avoir été
touchées par un mini tsunami. Ici, ce sont des pans entiers de murs
colorés qui se sont écroulés ; d’autres, lézardés de bas en haut, sont
irrécupérables ; là, les toits de tôles pendent dans le vide, ballottés
par les alizés ; les assauts de vagues ont visiblement pris au dépourvu
les habitants : si certaines familles ont pu déplacer leur mobilier à
l’abri, d’autres n’ont eu visiblement que le temps de « fermer la porte, partir et prier Dieu pour son secours », confirme madame Seynabou Gueye, montrant les ruines de cette maison
d’angle dont un grand lit sans matelas est abandonné à la garde des
chats.
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Famille de sinistrés, à Gooxumbath - Photo : Eddy Graëff |
C’est à la nuit que « la mer a avancé, rapidement et vite », insiste encore Soda Cissé. Son mari, Elimane Gueye « était ici », indique-t-elle, désignant les quelques sacs de sable en surplomb de
la plage dévorée. Et de rire aux éclats quand elle se remémore la fuite
éperdue du pêcheur quand les vagues l’ont soudainement attaqué… Le
jeune Amadou Ka, emmitouflé dans sa gabardine et coiffé jusqu’aux
oreilles ne s’embarrasse pas de précisions : « de jour, de nuit, c’est monté avec la tempête ! » ; à ses cotés, le vieux chef de famille Samba Ba résume la situation, laconique : « nous sommes fatigués ».
Car « depuis longtemps ‘il’ fait ça », précise madame Cissé. Tout particulièrement à Gooxumbath et N’Dar
Toute, deux des trois quartiers de la Langue de Barbarie, ce cordon
sableux de faible dénivelé et large de 300 à 400 mètres, coincé entre
l’océan et le Petit bras du fleuve Sénégal. Samba Ba se souvient des
dizaines de maisons arrachées au quartier en 1983 et 1984 ; tous
affirment cependant que l’avancée brutale de la mer est devenue
chronique, depuis douze ans, « chaque année ». Les périodes
de forte houle, en mars et avril [cf. encadré ci-après], n’arrangent
rien à la récurrence du phénomène; cette fois-ci, entre la nuit du 5 et
la soirée du 9 avril, des coefficients de marées de 95 à 109, avec des
hauteurs atteignant 1,69 mètres...
Après la furia
marine, il faut défaire, refaire, combler de gravats les érosions du
dernier ressac vorace ; réaménager des brise-lames de fortune, avec des
sacs de sable recouverts de filets de pêche, retenus par d’improbables
cordages arrimés à des poteaux, à l’arrière ; certaines familles
chiffrent ces dépenses périodiques à cinquante mille francs CFA, « des efforts pour rien », conscients que les pis-aller ne sont pas des solutions, « il n’y a pas de solution », concède Soda Cissé. Et les riverains de l’Atlantique n’ont « pas d’argent »…
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Gooxumbath, avril 2008 - Photo : Eddy Graëff |
Que faire ? « Toutes les radios du Sénégal [sont] venues » dans le sillage du maire de Saint-Louis, Ousmane Masseck Ndiaye; « le gouvernement regarde, et après ‘y a rien ! ». Toujours la même antienne des uns, toujours les mêmes jérémiades des
autres : les pêcheurs ont le pied marin mais la langue vipérine ; « l’Etat a dit qu’il n’a pas les moyens » de résoudre une telle adversité qui le dépasse, et il n’a pas tort – les habitants de Gooxumbath réclament un « barrage » contre l'Atlantique, une digue de béton protectrice. Les sinistrés demandent surtout « une aide plus rapide », « beaucoup de secours » ; or « l’Etat a dit que ce n’est pas rapide ». Il y a longtemps aussi que les autorités communales ont averti
lesdites populations de la dangerosité d'habiter si près de la plage.
Le maire propose leur déplacement vers Ngalèle, à une quinzaine de
kilomètres à l’intérieur des terres, sur de futurs lotissements. « Le maire nous fait rire », s'indignent de concert les familles, entre autres amabilités : « il n’y a pas de mer, à Ngalèle ! » ; « notre travail, c’est la pêche », combien la mer est parfois ingrate, mangeuse d’énergies et parfois
de vies. Rappelant que sept des enfants de Saint-Louis sont
actuellement ministres au gouvernement, et voulant imaginer,
perfidement, que « l’argent est bloqué », le jugement des malheureux est définitif : « le gouvernement ne regarde pas les pêcheurs ».
Les gens de la mer ne s’embarrassent pas de fioriture oratoire et
Gooxumbath la gouailleuse, prompte aux coups de sang, n’a pas
l’habitude de s’en laisser compter. L’Atlantique ne leur fait pas de
cadeau, pourquoi en feraient-ils à celles et ceux qu’ils nourrissent ?
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1:
La Langue de Barbarie, à hauteur de Saint-Louis, avec de bas
(nord) en haut (sud) : Gooxumbath, N'Dar Toute, Guet N'Dar. 2: Ile de
Saint-Louis. 3: Sor / Photo courtesy : Laurent Gerrer |
*
Gooxumbath est un quartier d'excroissance. Né d'un arrêté de 1861,
il n'était en 1923 que de quelques cases et d'une quinzaine de tentes
d'éleveurs maures. A vrai dire, pendant longtemps un petit marché
de dattes acheminées d'Atar, en Mauritanie, une aire de pâture pour les
chevaux de l'armée française. C'est au milieu des années 50' que le
quartier prend timidement son essor, accueillant les expulsés des
taudis de l'île nord puis des pêcheurs du quartier Guet N'Dar
surpeuplé. / Source : Abdoul Hadir Aïdara
Reportage : Frédéric Bacuez dit Fretback et Eddy Graëff / Lesaintlouisien.com
Langue de Barbarie : un cordon plein de vitalité
La
Langue de Barbarie, sur laquelle les quartiers dits des pêcheurs
(Gooxumbath, N’Dar Toute, Guet N’Dar) forment une des trois entités de
la cité de Saint-Louis-du-Sénégal (avec N’Dar Guedj, l’île
patrimoniale, et Sor, l’extension continentale), est une étroite bande
de sable peu stabilisé qui sépare l’océan Atlantique du fleuve Sénégal.
Large de 200 à 400 mètres sur une longueur nord sud d’environ 40
kilomètres depuis les confins mauritaniens, la Langue en sa partie
urbanisée est un « segment proximal » qui commence à 3
kilomètres au nord de la ville de Saint-Louis, dans les landes de Sal
Sal, et s’étire jusqu’à 1,5 kilomètres au sud, au lieu-dit l’Hydrobase.
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La Langue de Barbarie, au nord de Gooxumbath - Photo : Fretback |
Cette
portion de cordon est aussi la moins protégée de l’océan, avec
seulement une pente de 3 à 4%. Et la zone la plus densément peuplée de
la cité. Juste au nord des dernières habitations de Gooxumbath, au-delà
des séchoirs de poissons et des dépôts de coquillages ‘yet’, il arrive
que la mer tempétueuse franchisse la steppe côtière pour s’engouffrer
dans le lagon du delta fluvial.
« La côte sénégalo mauritanienne (surtout de Nouakchott à la péninsule dakaroise du Cap vert) est classée parmi les côtes à forte énergie de houle »*. Un courant vigoureux du Nord-Ouest, régulier et haut d’1,5 mètres
vient heurter l’infinie plage qui, quasiment sans interruption court de
Nouadhibou, sur la frontière maroco mauritanienne, aux Niayes de la
banlieue de Dakar. Générée par des tempêtes d’ouest des hautes
latitudes de l’océan Atlantique (55-60° Nord), la houle transporte de
très importantes quantités de sable qui façonne le littoral, de
mi-octobre à mi-juillet. Avec un paroxysme de puissance en mars et
avril, accompagnée de grands vents marins, les alizés. De mai à
novembre les vents de l’Atlantique Nord faiblissant pour laisser place
aux remontées de la mousson et à un courant du Sud-Ouest moins fort,
les houles s'amenuisent à leur tour.
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A Gooxumbath - Photo courtesy : Mathieu Cupillard |
Du milieu du XIXème à la fin du XXème siècles, le modelage naturel de la Langue de Barbarie était à « l’engraissement »*. On pense que la « faiblesse d’ensemble des houles » y était favorable. Cela n’empêchait pas des brisures dans le cordon,
régulièrement tous les quatorze ans ; celles-ci créaient une nouvelle
embouchure du fleuve, à environ sept ou huit kilomètres en amont de la
précédente, avant que celle-ci ne redescende peu à peu vers le sud,
jusqu’à la rupture suivante. Il suffit de voir l’emplacement du phare
de Tassinère puis de se rendre à l’embouchure du parc national de la
Langue de Barbarie pour comprendre combien ce long cordon vit et bouge…
En 1972 par exemple, l’embouchure était à 25,42 kilomètres de l’île de
Saint-Louis ; en 1973, à 15 kilomètres ! En 2002 elle était redescendue
à 29,98 kilomètres… Un an avant l'ouverture d'une brèche artificielle
par l'Etat sénégalais et des techniciens marocains, à 7 kilomètres au
sud de la ville.
Depuis quelques années
–dérèglements climatiques obligent ? Cycles naturels ? ou dégâts
collatéraux de la 'brèche' de 2003 ?-, la tendance est à l’effritement
de la Langue ; le probable renforcement des courants et de la houle
éroderait plus violemment le cordon, et de plus en plus haut. La Langue
de Barbarie serait-elle appelée à rejouer, sous les mêmes cieux, la
tragédie du Radeau de la Méduse ?
* Monteillet, 1988.
* Boubou Aldiouma Sy, maître-assistant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, in Recherches Africaines n°05, novembre 2006.
Frédéric Bacuez dit Fretback / Lesaintlouisien.com
Photos courtesy : Mathieu Cupillard; Fretback |
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