Sahel Découverte
19-04-2008
Gooxumbath, en front de mer, avril 2008 - Photo : Eddy Graëff
« La mer est venue, a beaucoup parlé, et puis est repartie ». A Gooxumbath* face au tumulte habituel de l’Atlantique, c’est ainsi que madame Soda Cissé évoque la puissance océane qui a emporté une quarantaine de maisons du front de mer, il y a dix jours.
Car n’était le parfait alignement de ces  foyers ravagés, aux devantures éventrées et aux toitures effondrées, ce bout de plage de la Langue de Barbarie ne ressemble guère aux paysages après le désastre ; en ce vendredi de prières, la vie populeuse du quartier réputé frondeur bat son plein, entre piété et va et vient des lourdes pirogues des pêcheurs. Peut-être l’expression du fatalisme et d’une soumission aux caprices d'une mer nourricière bien versatile.

Pourtant, au bout d’une large allée de sable, à droite comme à gauche sur cinq cents mètres en bord de plage, toutes les maisons semblent avoir été touchées par un mini tsunami. Ici, ce sont des pans entiers de murs colorés qui se sont écroulés ; d’autres, lézardés de bas en haut, sont irrécupérables ; là, les toits de tôles pendent dans le vide, ballottés par les alizés ; les assauts de vagues ont visiblement pris au dépourvu les habitants : si certaines familles ont pu déplacer leur mobilier à l’abri, d’autres n’ont eu visiblement que le temps de « fermer la porte, partir et prier Dieu pour son secours », confirme madame Seynabou Gueye, montrant les ruines de cette maison d’angle dont un grand lit sans matelas est abandonné à la garde des chats.

Famille de sinistrés, à Gooxumbath - Photo : Eddy Graëff

C’est à la nuit que « la mer a avancé, rapidement et vite », insiste encore Soda Cissé. Son mari, Elimane Gueye « était ici », indique-t-elle, désignant les quelques sacs de sable en surplomb de la plage dévorée. Et de rire aux éclats quand elle se remémore la fuite éperdue du pêcheur quand les vagues l’ont soudainement attaqué… Le jeune Amadou Ka, emmitouflé dans sa gabardine et coiffé jusqu’aux oreilles ne s’embarrasse pas de précisions : « de jour, de nuit, c’est monté avec la tempête ! » ; à ses cotés, le vieux chef de famille Samba Ba résume la situation, laconique : « nous sommes fatigués ».

Car « depuis longtemps ‘il’ fait ça », précise madame Cissé. Tout particulièrement à Gooxumbath et N’Dar Toute, deux des trois quartiers de la Langue de Barbarie, ce cordon sableux de faible dénivelé et large de 300 à 400 mètres, coincé entre l’océan et le Petit bras du fleuve Sénégal. Samba Ba se souvient des dizaines de maisons arrachées au quartier en 1983 et 1984 ; tous affirment cependant que l’avancée brutale de la mer est devenue chronique, depuis douze ans, « chaque année ». Les périodes de forte houle, en mars et avril [cf. encadré ci-après], n’arrangent rien à la récurrence du phénomène; cette fois-ci, entre la nuit du 5 et la soirée du 9 avril, des coefficients de marées de 95 à 109, avec des hauteurs atteignant 1,69 mètres...

Après la furia marine, il faut défaire, refaire, combler de gravats les érosions du dernier ressac vorace ; réaménager des brise-lames de fortune, avec des sacs de sable recouverts de filets de pêche, retenus par d’improbables cordages arrimés à des poteaux, à l’arrière ; certaines familles chiffrent ces dépenses périodiques à cinquante mille francs CFA, « des efforts pour rien », conscients que les pis-aller ne sont pas des solutions, « il n’y a pas de solution », concède Soda Cissé. Et les riverains de l’Atlantique n’ont « pas d’argent »…

Gooxumbath, avril 2008 - Photo : Eddy Graëff

Que faire ? « Toutes les radios du Sénégal [sont] venues » dans le sillage du maire de Saint-Louis, Ousmane Masseck Ndiaye; « le gouvernement regarde, et après ‘y a rien ! ». Toujours la même antienne des uns, toujours les mêmes jérémiades des autres : les pêcheurs ont le pied marin mais la langue vipérine ; « l’Etat a dit qu’il n’a pas les moyens » de résoudre une telle adversité qui le dépasse, et il n’a pas tort – les habitants de Gooxumbath réclament un « barrage » contre l'Atlantique, une digue de béton protectrice. Les sinistrés demandent surtout « une aide plus rapide », « beaucoup de secours » ; or « l’Etat a dit que ce n’est pas rapide ». Il y a longtemps aussi que les autorités communales ont averti lesdites populations de la dangerosité d'habiter si près de la plage. Le maire propose leur déplacement vers Ngalèle, à une quinzaine de kilomètres à l’intérieur des terres, sur de futurs lotissements. « Le maire nous fait rire », s'indignent de concert les familles, entre autres amabilités : « il n’y a pas de mer, à Ngalèle ! » ; « notre travail, c’est la pêche », combien la mer est parfois ingrate, mangeuse d’énergies et parfois de vies. Rappelant que sept des enfants de Saint-Louis sont actuellement ministres au gouvernement, et voulant imaginer, perfidement, que « l’argent est bloqué », le jugement des malheureux est définitif : « le gouvernement ne regarde pas les pêcheurs ». Les gens de la mer ne s’embarrassent pas de fioriture oratoire et Gooxumbath la gouailleuse, prompte aux coups de sang, n’a pas l’habitude de s’en laisser compter. L’Atlantique ne leur fait pas de cadeau, pourquoi en feraient-ils à celles et ceux qu’ils nourrissent ?


1: La Langue de Barbarie, à hauteur de Saint-Louis, avec de bas (nord) en haut (sud) : Gooxumbath, N'Dar Toute, Guet N'Dar. 2: Ile de Saint-Louis. 3: Sor / Photo courtesy : Laurent Gerrer

* Gooxumbath est un quartier d'excroissance. Né d'un arrêté de 1861, il n'était en 1923 que de quelques cases et d'une quinzaine de tentes d'éleveurs maures. A vrai dire, pendant longtemps un  petit marché de dattes acheminées d'Atar, en Mauritanie, une aire de pâture pour les chevaux de l'armée française. C'est au milieu des années 50' que le quartier prend timidement son essor, accueillant les expulsés des taudis de l'île nord puis des pêcheurs du quartier Guet N'Dar surpeuplé. / Source : Abdoul Hadir Aïdara

Reportage : Frédéric Bacuez dit Fretback et Eddy Graëff / Lesaintlouisien.com

 

 

Langue de Barbarie : un cordon plein de vitalité

La Langue de Barbarie, sur laquelle les quartiers dits des pêcheurs (Gooxumbath, N’Dar Toute, Guet N’Dar) forment une des trois entités de la cité de Saint-Louis-du-Sénégal (avec N’Dar Guedj, l’île patrimoniale, et Sor, l’extension continentale), est une étroite bande de sable peu stabilisé qui sépare l’océan Atlantique du fleuve Sénégal. Large de 200 à 400 mètres sur une longueur nord sud d’environ 40 kilomètres depuis les confins mauritaniens, la Langue en sa partie urbanisée est un « segment proximal » qui commence à 3 kilomètres au nord de la ville de Saint-Louis, dans les landes de Sal Sal, et s’étire jusqu’à 1,5 kilomètres au sud, au lieu-dit l’Hydrobase.

La Langue de Barbarie, au nord de Gooxumbath - Photo : Fretback

Cette portion de cordon est aussi la moins protégée de l’océan, avec seulement une pente de 3 à 4%. Et la zone la plus densément peuplée de la cité. Juste au nord des dernières habitations de Gooxumbath, au-delà des séchoirs de poissons et des dépôts de coquillages ‘yet’, il arrive que la mer tempétueuse franchisse la steppe côtière pour s’engouffrer dans le lagon du delta fluvial.

« La côte sénégalo mauritanienne (surtout de Nouakchott à la péninsule dakaroise du Cap vert) est classée parmi les côtes à forte énergie de houle »*. Un courant vigoureux du Nord-Ouest, régulier et haut d’1,5 mètres vient heurter l’infinie plage qui, quasiment sans interruption court de Nouadhibou, sur la frontière maroco mauritanienne, aux Niayes de la banlieue de Dakar. Générée par des tempêtes d’ouest des hautes latitudes de l’océan Atlantique (55-60° Nord), la houle transporte de très importantes quantités de sable qui façonne le littoral, de mi-octobre à mi-juillet. Avec un paroxysme de puissance en mars et avril, accompagnée de grands vents marins, les alizés. De mai à novembre les vents de l’Atlantique Nord faiblissant pour laisser place aux remontées de la mousson et à un courant du Sud-Ouest moins fort, les houles s'amenuisent à leur tour.
 A Gooxumbath - Photo courtesy : Mathieu Cupillard

Du milieu du XIXème à la fin du XXème siècles, le modelage naturel de la Langue de Barbarie était à « l’engraissement »*. On pense que la « faiblesse d’ensemble des houles » y était favorable. Cela n’empêchait pas des brisures dans le cordon, régulièrement tous les quatorze ans ; celles-ci créaient une nouvelle embouchure du fleuve, à environ sept ou huit kilomètres en amont de la précédente, avant que celle-ci ne redescende peu à peu vers le sud, jusqu’à la rupture suivante. Il suffit de voir l’emplacement du phare de Tassinère puis de se rendre à l’embouchure du parc national de la Langue de Barbarie pour comprendre combien ce long cordon vit et bouge… En 1972 par exemple, l’embouchure était à 25,42 kilomètres de l’île de Saint-Louis ; en 1973, à 15 kilomètres ! En 2002 elle était redescendue à 29,98 kilomètres… Un an avant l'ouverture d'une brèche artificielle par l'Etat sénégalais et des techniciens marocains, à 7 kilomètres au sud de la ville.

Depuis quelques années –dérèglements climatiques obligent ? Cycles naturels ? ou dégâts collatéraux de la 'brèche' de 2003 ?-, la tendance est à l’effritement de la Langue ; le probable renforcement des courants et de la houle éroderait plus violemment le cordon, et de plus en plus haut. La Langue de Barbarie serait-elle appelée à rejouer, sous les mêmes cieux, la tragédie du Radeau de la Méduse ?

* Monteillet, 1988.
* Boubou Aldiouma Sy, maître-assistant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, in Recherches Africaines n°05, novembre 2006.

Frédéric Bacuez dit Fretback / Lesaintlouisien.com
Photos courtesy : Mathieu Cupillard; Fretback

 

 

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2009 Saint-Louis du sénégal - Photos © D.R