 Officiellement,
c’est dit et écrit, il n’y a plus d’hippopotame dans le fleuve Sénégal
depuis belle lurette. Ceux qui survivaient à la mare de Kankossa, en
Mauritanie, ont rendu l’âme dans les années 60… A Saint-Louis même, de
vieilles mémoires en voie de disparition vous rappelleraient que jadis,
du temps où la déesse des eaux Coumba Bang signifiait autre chose qu’un
nom fantomatique d’hôtel, le marigot de Khor enjambé par la route de
Dakar hébergeait quelques familles de ces pachydermes aquatiques.
Aujourd’hui, les plus proches amphibiens sont à rechercher du coté de
la Falémé et du Niokolo Koba, bref à perpète ! Et pourtant : tout
Saint-Louis se souvient encore des ébats d’un hippopotame
exhibitionniste, il y a dix ans, au large de la corniche de Sor ; la
passerelle du pont Faidherbe n’avait pas désempli pendant plusieurs
jours tandis qu’on se bousculait aux balcons et terrasses du Bloc 16
pour scruter l’inhabituel spectacle du fleuve Sénégal, aux premières
loges. Mais à peine vu déjà reparti, l’hippo avait disparu aussi
soudainement qu’il était apparu, venu d’on ne sait où, évaporé on ne
savait pas vers quel repaire ignoré des Hommes…
 C’est de cette fin de siècle que commença à enfler la rumeur d’une
présence d’hippopotame dans les eaux dormantes du Lampsar, un bras du
fleuve, entre Bango et Sanar. Aficionado de ce bolong enchanteur,
Richard Bohringer dans C’est beau une ville, la nuit, son
dernier film en partie tourné sur ces limons d’adoption, en fait un
clin d’œil rigolard… Un, puis deux, ou deux hippos avec bébé : on en
parlait un peu comme on évoque Nessie, le légendaire monstre
du Loch Ness, sous les cieux maussades de la pluvieuse Ecosse. Le
Lampsar n’a pourtant rien de ces fjords nordiques, lugubres et
inquiétants, aux eaux sombres comme les abysses. Ici la lumière, la
chaleur du soleil sahélien et la fraîcheur des brises atlantiques, le
vert des typhas, l’indolence des pirogues et le ballet des oiseaux ne
pouvaient pas durablement préserver le mystère de tel mastodonte, à la
fois débonnaire et dangereux, discret mais dévoré par sa curiosité… et
sa gourmandise d’herbivore insatiable. On le disait reposer ses trois
tonnes sur une ile au confluent du Lampsar et du Ngalam, le jour ; on
l’avait vu ici, croisé là, entendu aussi, tout près, la nuit. Et
d’heureux riverains du marigot certifiaient sur l’honneur qu’il
existait bel et bien, et que ce Lampsar-là était le jacuzzi d’au moins
deux des démiurges.
 Mieux, ou pire pour les sceptiques (une mystification !) et les
hallucinés d’exotismes (un mythe !), il y a désormais des preuves : des
photographies nocturnes (cf. ci-contre), énigmatiques juste comme il
faut, prises par l’artiste forgeron Gatien Dardenne ( cf. interview à venir, ndlr.),
complice belge de l’histoire et de ses lieux magiques. Parfois,
singulièrement les nuits de pleine lune, confirme-t-il, deux
hippopotames viennent faire le cabot à quelques mètres de ses chiens
géants, Lala et Zawa; anticipant leur arrivée, les molosses qui ne
pensent qu’à sauter à l’eau pour retrouver leurs deux camarades de bain
aboient depuis le ponton terrasse, réveillent et ensorcellent leur
maître ; les hippos approchent et, les yeux écarquillés au ras de
l’eau, les oreilles de gros cochons pointés vers les canidés tout
excités, gloussent leurs ahanements de klaxons, avant de poursuivre
leur promenade vers les herbiers du lodge Thioubalo, pour de
noctambules orgies vertes – jusqu’à 60 kg d’herbes en 5 heures… Il ne
manquerait plus que nos « chevaux de rivière » lèvent les 3 à 4000
dendrocygnes veufs (les canards siffleurs africains !) qui y pâturent
ou qu’ils agacent au passage le couple de pygargues vocifères (les
aigles pêcheurs !) qui a élu domicile dans les grands arbres juste au
dessus de la chambre de Gatien, pour que la quiétude du Lampsar ne se
mue, en quelques minutes, en cacophonie de décibels, par ces nuits
pascales pourtant rafraîchies…
Frédéric Bacuez dit Fretback / www.lesaintlouisien.com
Photos courtesy : Gatien Dardenne. A la Une, photo : Eddy Graëff
|