Ce
vendredi 25 avril 2008, la Journée africaine contre le paludisme est
devenue une Journée mondiale. La mutation planétaire de l’événement ne
masquera pas le faible intérêt que porte encore la ‘communauté
internationale’ à une maladie pourtant responsable du décès d’un enfant
de moins de cinq ans toutes les trente secondes, selon l’Organisation
mondiale pour la santé (OMS); mais s’il reste énormément d’efforts à
fournir pour enrayer le fléau -un tiers seulement des besoins est
couvert, la prise de conscience grandit, et quelques succès sont
encourageants [Lire… ]. Au Sénégal, le paludisme reste
malheureusement la première cause de mortalité. Une exception :
Saint-Louis, une bizarrerie de plus qui fait de la cité du fleuve
Sénégal un cas particulier n’infirmant en rien la règle sub-saharienne,
est une ville faiblement impaludée ; encore un petit coup aux idées
reçues et aux croyances que toute fièvre serait le fait des célèbres
moustiques vecteurs, les anophèles ! Ces dernières années, plusieurs
études (collecte massive des insectes dans tous les quartiers de la
commune) ont donné des résultats surprenants : la prévalence
parasitaire ne touche que 10% des Saint-louisiens, mais déjà 30% des
riverains du Lampsar, et 50% des habitants de Podor. Et cela
s’explique…
Comme toutes les zones
d’eaux, la vallée du fleuve Sénégal est un biotope favorable aux
moustiques. Trois espèces y ont été identifiées : le culex ; l’aedes –ce petit moustique sombre à pattes mouchetées de blanc, particulièrement vorace et tenace ; et l’anopheles –la fameuse anophèle dont la femelle est le terrible vecteur du
parasite plasmodium déclencheur du paludisme. Chacune des espèces a ses
préférences environnementales favorables à son développement. Le
moustique aedes affectionne les eaux sales et croupies, les
canaux non curés, et s’il n’est aucunement vecteur du paludisme, il est
responsable de différentes fièvres comme la fièvre jaune et les
dengues. On comprendra vite qu’il est, en certaines saisons propices à
la formation de mares et flaques souillées (surtout en fin de mousson),
le moustique le plus commun à Saint-Louis. Quant aux redoutées
anophèles, vaste groupe de moustiques propagateurs du paludisme, la
région du Fleuve en héberge trois espèces, les anopheles gambiae, funestus et pharoensis. En amont, le lac de Guiers et ses eaux douces sont des foyers très importants des deux premières espèces, la funestus goûtant les milieux sans sel et riches en végétation aquatique comme le
typha. Si la période de sécheresse des années 70-80’ avait quasiment
anéanti l’espèce, la construction des barrages de Manantali (Mali) et
Diama (Sénégal) l’ont fait réapparaître dans les années 90’ ; une étude
au lac de Guiers en 2004 l’avait trouvée abondante mais pas infectée
par le parasite plasmodium, parce que trop jeune. En 2006, la funestus était déjà vecteur, et sa prévalence chez les humains aussitôt élevée ! Quant à la commune gambiae (et ses sous-espèces gambiae, arabiensis et melas),
elle-même vecteur de paludisme, c’est une espèce d’anophèle ubiquiste,
qui s’adapte bien y compris aux milieux salés ou saumâtres – en théorie
comme le delta saint-louisien, car...
Les
moustiques ont besoin d’eau et de chaleur pour s’épanouir. Et de
‘proies’, leurs humaines victimes, surtout. Dans la vallée du fleuve,
l’endémisme des insectes est aussi tributaire des saisons et des
températures. Tous les Saint-louisiens savent bien qu’en dehors de la
saison des pluies -‘l’hivernage’ et ses suites, surtout de juillet août
à décembre-, ‘l’animal’ reste très sensible aux aléas climatiques,
bientôt plus sensible aux sautes de températures qu’aux insecticides du
genre DDT ; il suffit, comme en ce mois d’avril, que les alizés
atlantiques refroidissent l’atmosphère pour qu’il disparaisse presque
totalement ; une canicule, et c’est l’explosion des populations…
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Jean Biram Saar - Photo : Eddy Graëff
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Quelques
étonnements : à la suite d’une vaste collecte de moustiques dans les
quartiers de Saint-Louis en 2005, un jeune chercheur avait eu
l’agréable surprise de ne trouver que trois anophèles gambiae, à Medina Courses, à Sor. Même si l’on peut trouver l’arabiensis en saison des pluies. Quant à la melas,
il faut atteindre Bango et les berges d’eau douce du Lampsar pour la
‘rencontrer’. Une certitude : plus on s’éloigne de Saint-Louis, plus le
niveau d’endémicité des anophèles s’élève, plus le paludisme touche les
Hommes. En 1999-2000, la commune de Saint-Louis n’avait de
prévalence parasitaire que chez 10% de ses 170 000 habitants ; au
niveau de la rivière Lampsar, les taux grimpaient déjà à 30% ; à 200
kilomètres du delta, la région de Podor dépassait les 50% de
contaminations. L’immuno-épidémiologiste Jean Biram Saar, du laboratoire de l’ONG « Espoir pour la santé », sise à Sor, qualifie les cas saint-louisiens d"'importés"
: des voyageurs, des commerçants itinérants, souvent des éleveurs venus
du Fouta ou du Ferlo. Il confirme surtout l’importance des biotopes
pour la propagation du parasite plasmodium, exemples à l’appui : à
Saint-Louis, environ dix piqûres par Homme et par nuit. Et si le
village de Mbilor, à une vingtaine de kilomètres de Richard-Toll, lui
aussi se contente d’une dizaine de piqûres par Homme et par nuit, au
centre du Sénégal dans la zone de Fatick, à cause des nombreuses mares
pérennes post-moussons, on atteint très vite les 100 piqûres
quotidiennes !
Dernière piste intéressante pour
l’épidémiologie : l’alimentation comme frein au paludisme. Une
sous-alimentation, un système immunitaire fragilisé, et c’est la
vulnérabilité accrue aux accès palustres. A Saint-Louis, l’iode, la
salinité marine, et l’art culinaire réputé ne seraient-ils pas en effet
les meilleurs protecteurs d’une cité privilégiée, bénie des cieux ?
Frédéric Bacuez dit Fretback / Lesaintlouisien.com
Photos : Fretback
La piqûre qui tue…
90
pays et territoires, 3 milliards d’individus susceptibles d’être
affectés par la maladie, 40% de la population mondiale ainsi menacée.
Plus d’1 million de décès annuels, dont 800 000 enfants de moins de
cinq ans, soit un enfant toutes les trente secondes de vie à trépas
pour quelques piqûres de moustiques. Et l’Afrique au sud du Sahara la
première et la plus violemment touchée par l’hécatombe. Depuis New York
(Etats-Unis) ce vendredi 25 avril 2008, le Secrétaire général de
l’Organisation des Nations Unies (ONU) Ban Ki-moon a encore invité la «
communauté internationale » à faire front contre la pandémie, et promis
de mettre fin à l’hécatombe. A l’occasion de cette première journée
internationale, un nouveau programme de lutte devrait permettre la
distribution de 250 millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide
durable et de médicaments à base de dérivés d’artémisine (le parasite
devenant de plus en plus résistant à la chloroquine) aux dispensaires
‘de brousse’ ; encourager la formation des personnels soignants, et
stimuler la recherche. Bel engagement aussitôt tempéré par le
Partenariat ‘Faire reculer le paludisme’ qui déclare que seul 1
milliard de dollars est actuellement disponible sur les 3,2 milliards
nécessaires pour les trois années prochaines de lutte contre la malaria
(ou paludisme).
Quelques progrès, cependant : de 1992 à 2006, le
Vietnam a divisé par deux le nombre de ses malades. Entre 1989 et 1996,
le Brésil avait déjà vu la mortalité infantile imputable au parasite
plasmodium régresser de 60%. En Afrique même, cette mortalité a chuté
de 51% en Ethiopie. En dix ans, laborieusement les crédits et dons
alloués au combat sont passés de 60 millions de dollars à 1 milliard en
2008. La distribution des moustiquaires imprégnées touche une quinzaine
de pays, une nouvelle génération du précieux linceul est désormais
produite en Tanzanie, avec une efficacité prouvée de trois à cinq ans.
Les recherches sur le vaccin tant attendu permettent, selon le
Professeur Coll-Seck, des essais au Mozambique, au Gabon, au Mali. Doni doni *, l’espoir peut faire vivre.
* Doucement doucement, en langue Bambara.
Frédéric Bacuez dit Fretback / Lesaintlouisien.com
Photo : Fretback
Sénégal : « des bracelets pour des moustiquaires »
L’association
sénégalaise SEGA Africaware* de Seynabou Sy, par ailleurs présidente du
festival Ebony Music/Ebène contre le paludisme, a officiellement lancé
le 25 avril 2008 depuis Dakar l’opération « Des bracelets pour des
moustiquaires ». Chaque vente de dix bracelets colorés en silicone
portant le slogan « Stop au paludisme maintenant ! » –au prix unitaire
de 500 francs CFA, permettra à l’association d’acheter une moustiquaire
imprégnée qui sera gracieusement offerte aux nécessiteux. L’opération
est soutenue par les stars de la musique Akon et Disiz la Peste.
* Partenaire du Secrétariat ‘roll back malaria’ de l’OMS et du Malaria Advocacy Working Group (MAWG).
Source : communiqué de presse de SEGA AfricAware, 22 avril 2008. |
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