|
Sidy Diop alias '10 000 problèmes', au micro - Photo : Eddy Graëff |
Pierre
Mendy, jeune 'historien' du mouvement hip-hop, est reparti de
Saint-Louis-du-Sénégal vers la France, mercredi dernier, le sourire aux
lèvres. L'équipe du Rapandar a fait le bilan de la cinquième édition du
festival (23-26 avril 2008), pointé du doigt ses atouts et ses
faiblesses, et pris des engagements pour l'année prochaine.
L'initiateur de la grande fête des jeunes saint-louisiens, Sidy Diop
alias ' 10 000 problèmes' a bien conscience des limites objectives
d'une réussite personnelle qui ne peut s'affirmer, durablement, qu'à la
condition d'en transcender un amateurisme certain, même jubilatoire.
Les amis, d'ici et d'ailleurs, sont convaincus que ' 10 000 problèmes'
saura avec eux y apporter des solutions ! Tout le monde est néanmoins
d'accord : la fête fut belle, toujours aussi populaire, sans
débordements nuisibles à la crédibilité de ses organisateurs. Pendant
quatre jours, chaque soirée - ouverture et clôture sur la place
Faidherbe, de l'île, deux soirées à Sor : à Pikine et sur l'esplanade
Abdoulaye Wade- a rassemblé plusieurs milliers de spectateurs -de 2 000
à 4 000 personnes, beaucoup d'enfants-, bien sagement figés, facilitant
le travail des forces de l'ordre réduites au strict minimum, et plutôt
débonnaires.
|
Le style hip-hop ? - Photo : Eddy Graëff |
La
culture hip-hop ne se résume pas à une musique, une gestuelle, un
habillage. Loin des poncifs sulfureux qui en dénaturent parfois
l'esprit, l'exposition qui a ouvert le festival à la galerie de
l'Institut culturel et linguistique Jean Mermoz (ICL), le 23 avril,
voulait en affirmer l'enracinement historique et philosophique. Pierre
Mendy, de l'association française
Métissage (Maisons-Alfort), partenaire
du Rapandar, n'a pas dit autre chose lors d'une conférence qui a attiré
beaucoup de monde : "Hip-hop, ses pratiques, son histoire, ses
valeurs", le 24 avril à l'ICL. Démontant une à une les idées toutes
faites sur le rap, Pierre Mendy s'est élevé contre ces "
préjugés" tout droit sortis de l'ignorance et... des clips tape-à-l'oeil colporteurs de "
clinquant et de machisme (...), pas du tout représentatifs de la culture hip-hop" : "
ce qu'on voit à la télé, ce ne sont pas forcément de bonnes choses", allusion à ces sous-produits cathodiques survalorisant le luxe ostentatoire, le sexe et la violence. Le "
rap intelligent" ne serait en définitive rien d'autre qu'"
une culture de revendication" faite de "
partage" et de "
respect"
(de soi). Et surtout pas une mode née du néant, en rupture rebelle pour
la seule prétendue rebellion ! Le hip-hop et toutes ses composantes
sont déjà trentenaires, on l'oublierait vite : née au début des années
70' dans le quartier du Bronx à New York, ses influences viennent
autant du rhythm and blues que de la soul, du funk, voire du reggae et
même du punk. De Bade Ruth (mexican song) aux premiers 'breakers' et
'sound systems' du B.Boy, des DJ et autres MC (Masters of ceremony)
d'abord débarqués de la Jamaïque en passant par James Brown
(inspirateur fondamental pour la danse), Afrika Bambaataa et sa
Universal Zulu Nation (pour la Négritude et les discours anti drogue)
ou Linton Kwesi Johnson (la dub poetry du reggae pour la parole
protestataire), le hip-hop est pourtant perçu par le grand public comme
l'exutoire agressif et parfois vulgaire d'un phénomène social; en
mésestimant la forme artistique, l'ancrage culturel dans l'histoire des
musiques et même les discours, y compris politiques, du mouvement.
|
Plus on est de fous... - Photo : Eddy Graëff |
Le
hip-hop saint-louisien, comme souvent en Afrique, pâtit de cette
inculture. Dans un pays qui a donné au monde Positive Black Soul et
Daara J, qui dans les années 90' avait des groupes de rap à chaque coin
de rue, la quantité a malheureusement anihilé la qualité. L'influence
réductrice d'une MTV et le copié-collé formel des groupes américains
souvent les moins créatifs ont amoindri la portée culturelle du
phénomène social. Le look, les postures et la démarche, le parka
barriolé, le passe montagne et la verroterie chinoise, tout ces
artifices ont le don au mieux de faire sourire Pierre Mendy, au pire de
l'agacer. La critique est parfois impitoyable : en bord de scène,
attentifs, lui et les collègues de 'Musiques jeunes 94' du Val-de-Marne
français s'étonnent tout de même de l'absence de communion entre les
groupes et le public; s'indignent de les voir gesticuler et faire mine
d'éructer... en play-back, si 'leur' disque n'est pas déjà rayé ! La
pléthore de groupes des quartiers qui défilent sur l'estrade toute la
soirée n'a souvent même pas l'heur de déchaîner le bonheur des leurs...
Pierre Mendy, encore, caricature à peine : 'ils' sont sur scène comme
devant le miroir de leur chambre, surjouant les personnages qu'ils
absorbent à la télé comme des éponges; 'ils' sont des mimes. Et comment
peut-on oser se présenter devant son public avec sa pochette de CDs en
mains ?
|
Gaston - Photo : Eddy Graëff |
Dans
le flot des apprentis rappeurs, quelques pépites de trouvailles, dans
la forme, et de phrases assassines, dans le fond. A Pikine le 24 avril,
l'un de ces groupes sans moyens a remixé le 'Petit papa Noël' des
cousins gaulois et, incantatoire, lui dédie sa supplique : "
nous voulons travailler".
Les politiciens en prennent pour leur grade, c'est de bon ton, et
convenu : "Y'a que des discours" crie l'un; l'autre fait la parabole du
"
vieux banquier voleur; s'il était votre père, vous allez faire quoi ?",
la foule éclate de rire et lève enfin les bras au ciel... Sur
l'esplanade Abdoulaye Wade, le 25 avril, la charge est plus cinglante :
"
neuf ministres de Saint-Louis et on ne peut pas avoir une ville belle", vocifère d'un jet rapide le frêle Diack Optimist, qui en a gros sur le coeur; le public exulte..."
Faut-il crier ici pour que Wade entende ?", ironise enfin Big Rone; parenthèse de délire sur la place...
Comme
d'habitude, les impondérables ont donné le 'La'. La soirée des artistes
locaux s'éternise, comme dure un peu trop le passage sur scène d'un
trio français de Rennes, des amis de Sidy Diop qui l'ont reçu en France
l'an passé. Les stars annoncées ne sont pas toutes là, c'est un
classique très tropical; les idoles seront donc Keur gui, venus de
Kaolack torses nus et cheveux hérissés comme des balais brosses, mais
surtout Gaston et Dread Maxime. Gaston enjambe le parapet de la place
Wade, escorté comme un ministre et soigne son entrée en scène comme son
image vestimentaire : les chaussures mouchetées de jaune sont superbes.
Dread Maxime, en tenue roots de combat, aurait presque des airs -et le
feeling avec le public- d'un Tiken Jah Fakoly. Mais comme des stars, un
petit tour et puis s'en vont, poursuivis par la foule scandant leurs
noms.
|
'10 000 problèmes', enfin heureux... - Photo : Eddy Graëff |
Comme
Pierre Mendy, Jean-Michel Schmit, de la commission Evénements au
Syndicat d'initiative de Saint-Louis, sait pertinemment qu'il reste
fort à faire pour sortir des vagissements des cinq premières années du
Rapandar. Tous s'accordent à rappeler que durant toutes ces années, peu
de gens prenaient ' 10 000 problèmes ' au sérieux : trop de problèmes,
en effet... Eh bien, Sidy Diop peut à juste raison s'ennorgueillir d'en
être arrivé là : une fête populaire, quatre nuits et trois sites, des
milliers de spectateurs, et l'embryon d'un intérêt de la part de
nouveaux partenaires pour 'sa' chose, Nescafé ne pouvant indéfiniment
tout prendre en charge. Sidy Diop, épuisé, ne perd pas le nord,
conscient de ses limites. Il sait, et le dit, que la sixième édition du
Rapandar sera celle de la maturité. Les solutions aux 'problèmes' sont
connues : il faut "
structurer" et "
professionnaliser" le festival, dit Jean-Michel Schmit. Car l'organisation est loin d'être "au top": il faut "
un régisseur" et "
un comptable"
- tout de même un budget de 25 à 30 millions de francs CFA. Rechercher
de nouveaux fonds, aussi, si le hip-hop veut faire partager aux
Saint-Louisiens d'autres palettes de sa culture à travers la mise en
place d'ateliers, "un besoin impératif pour progresser": danse, graff -
un mur arrière de l'ICL a été peint dans l'indifférence générale par
les graffeurs de l'association
Keur eskemm de Rennes. Et
assurer un meilleur suivi des dossiers et des artistes : il n'y a même
pas de coulisses privatives à l'arrière de la scène !
Sidy
Diop n'est pas au bout de ses 'problèmes'... Mais ce ne sont pas ces
ajustements-là qui le feront se taire; Saint-Louis n'a pas fini de
rapper, qu'on se le tienne pour tagué.
*Un livre sur l'histoire du rap nouvellement paru, vivement conseillé par Pierre Mendy : Kent stop want stop, par Jeff Chang.
Frédéric Bacuez dit Fretback /
Lesaintlouisien.com
Photos : Eddy Graëff