Aquaculture :
Associée à la riziculture, la pisciculture en plein essor dans le nord du Sénégal

Le Soleil - MOUSSA SADIO - Mardi 11 Octobre 2005

La région de Saint-Louis offre d’énormes perspectives de développement de l’aquaculture. Cette pratique pourrait même constituer, ici comme ailleurs, une alternative à la surexploitation des produits halieutiques.

L’aquaculture correspond à toute activité d’élevage ou de culture, pratiquée en milieu aquatique. Celui-ci peut être de l’eau douce, de l’eau salée ou de l’eau saumâtre. On distingue ainsi une aquaculture marine et une aquaculture d’eau douce. C’est cette dernière qui est en plein essor dans la région de Saint-Louis, grâce à une disponibilité en eau de qualité et en quantité du Fleuve Sénégal et d’une multitude de points d’eau (étangs, lacs, etc.). Des projets prometteurs de rizipisciculture (association de la culture du riz et de l’élevage des poissons dans une même parcelle) et de pisciculture (élevage de poissons) sont en cours d’exécution un peu partout. La récente visite du ministre d’Etat, ministre de l’Economie maritime, Djibo Leyti Kâ dans la zone, a permis de s’imprégner de cette nouvelle économie qui participe activement à la lutte contre la pauvreté, grâce à la génération de ressources financières importantes.

À Mbodiène, un village de la communauté rurale de Ross Béthio (sous-préfecture du même nom, département de Dagana), un programme de rizipisciculture basé sur une gestion intégrée de la production de riz et de la carpe (Oreochromis niloticus, de son nom scientifique) est à une phase-test. Initié dans le cadre de la réduction de l’utilisation des pesticides dans la vallée du fleuve Sénégal par un organisme dénommé Ceres-Locustox, en partenariat avec la Fao et la Saed, il vise à promouvoir, par la formation, des principes alternatifs à la lutte chimique, une diversification des sources de revenus des agriculteurs. Mais aussi, à sensibiliser les populations sur l’importance de la rizipisciculture.

Pour dérouler ce programme, une parcelle de démonstration de 1.000 m2 a été délimitée par une clôture en grillage avant d’être aménagée. Et le 25 mars 2005, il y a été repiqué la variété de riz “ Sahel 108 ”, d’un cycle de 105 jours. Depuis le 18 mars de cette année, l’élevage de poissons s’y fait en association avec l’espèce Tilapia (carpes) dont 845 alevins provenant de la station de pisciculture de Richard-Toll ont été introduits dans la parcelle rizipiscicole. Ce périmètre de rizipisciculture polarise les villages de “ Pont gendarme ”, Gandiaye, Djilène, Mbodiène, Ndiaye, Ngomène et de Lamsare situés tous dans la communauté rurale de Ross Béthio. Lors de notre passage, vers la fin du mois de septembre, 5 cas de mortalité ont été dénombrés sur les poissons en élevage, et la première récolte de riz datait de 27 jours, avec plus de 9 tonnes à l’hectare.

Résultats probants

La deuxième moisson ne devrait pas tarder, avec les repousses qui sont à un stade très avancé et promettant des rendements importants. Quant à la première récolte de poissons, elle est prévue dans deux mois. “Nous comptons récolter des poissons d’au moins 300 à 400 grammes ”, nous a confié M. Massar Mbaye, un des villageois, en cours d’initiation à la rizipisciculture dans cette parcelle, située à quelques encablures de la station rizipiscicole du groupement d’intérêt économique (Gie) des femmes de Mbodiène qui en est à sa deuxième année d’existence. Dans ces parcelles de rizipisciculture, l’alimentation des poissons se fait, entre autres, à base de farine de poisson et de farine de riz. Mais, c’est un casse-tête du fait de sa rareté et, surtout, de sa cherté, à en croire Massar Mbaye. “ Dans le mois, l’aliment poisson nous revient à peu près à 50.000 francs, et parfois même plus. Nous en achetons jusqu’ici, grâce à la Fao ”, soutient notre interlocuteur.

La station piscicole de Richard-Toll fait également de bons résultats. Elle produit des juvéniles de poissons qui sont mis à la disposition des paysans dans les villages. En fait, c’est une station d’alevinage. Elle possède 16 étangs fonctionnels et d’autres bassins en béton comme structures d’élevage. Il y a des bassins de production d’alevins (c’est-à-dire l’alevinage), des bassins de pré-grossissement et des bassins de grossissement. Les espèces de poissons qui y sont en élevage sont le Tilapia du Nil, l’hétorote, le clarias (appelé “ yèce ” en ouoloff) et le capitaine d’eau douce (“ lates ”). Après cet approvisionnement en alevins, la station assure le suivi technique des élevages de poissons dans les fermes villageoises et forme les pisciculteurs en techniques de formulation de l’aliment poisson, ainsi qu’à l’identification de sites piscicultivables.

Sur ce dernier point, la disponibilité de l’eau en qualité et en quantité suffisante est un des critères de choix, parce que c’est le milieu de vie du poisson. Le sol devrait également être imperméable pour garder l’eau le plus longtemps possible. La station initie aussi les pisciculteurs à la reconnaissance de l’espèce de poisson apte à l’élevage, de même qu’à l’identification du sexe du poisson à élever. “ En plus de l’alevinage, nous procédons à des techniques de démonstration de production de poissons de taille marchande ”, a déclaré M. Mamadou Sarr, technicien en Pêche et Aquaculture et responsable de la station piscicole de Richard-Toll. Pour cela, son service collabore avec des structures de recherches comme le Crod “ avec qui nous avons, depuis 2004, un programme d’appui à l’amélioration des rendements piscicoles au Sénégal et les tests de performance de l’aliment poisson sur la croissance du poisson ”.

Pour l’alimentation des alevins dans la station de pisciculture de Richard-Toll, la fumure employée dans la préparation des bassins d’élevage est utilisée pour produire le phytoplancton. “ C’est la première source de nourriture du poisson, surtout des alevins ”, a souligné Mamadou Sarr. À son avis, les jeunes poissons destinés au peuplement ne devraient pas se nourrir de l’aliment artificiel. “ Le mieux serait qu’ils utilisent directement le phytoplancton ”. Pour l’alimentation du poisson adulte, la station utilise l’aliment Sentenac ou “ notre propre aliment que nous formulons ici, à base de sous-produits agricoles locaux comme le son de riz, la farine de poisson, le tourteau d’arachide et la mélasse. Nous utilisons aussi la fougère d’eau douce qui pousse dans la nature ”.

La pisciculture, dans les mœurs des villageois

La station de Richard-Toll a vu le jour en 1980, à la suite d’un accord de financement signé entre l’Usaid et le gouvernement du Sénégal, en 1979, dans le cadre d’un projet intitulé “ Impact accéléré de pisciculture intensive ”. Les objectifs de ce projet sont de développer la pisciculture en milieu rural, d’augmenter le niveau de production des périmètres irrigués, de repeupler des cours d’eau (bassins de rétention), de lutter contre le sous-emploi et la pauvreté et de créer un centre de recherches et de démonstration de techniques aquacoles. Ses cibles sont les principaux villages de la zone d’encadrement de la station de pisciculture de Richard-Toll : Ndiarème, Gaya, Dagana, Mbane, Guidakhar, Ronkh, Khouma, Richard-Toll et Ross Béthio.

Les statistiques disponibles révèlent qu’en 2002, la station piscicole de Richard-Toll a produit 100.000 alevins et réalisé l’empoissonnement de 35.000 alevins mâles dans les fermes des villages encadrés. En 2003, elle a produit 170.000 alevins et fait l’empoissonnement de 44.500 dans les villages ciblés. En 2004 où la production d’alevins a porté sur 250.000 sujets, l’empoissonnement a été plus vaste : 32.500 alevins mâles dont 8.000 ont été empoissonnés à Mboro (une localité située hors de la région de Saint-Louis). Dans les fermes villageoises, la production de poissons a été de 6.000 kilogrammes en 2002, de 6.500 kilogrammes en 2003 et de 7.500 kilogrammes, l’année dernière.

L’aquaculture est en train d’être développée aussi dans les zones riveraines des Industries chimiques du Sénégal (Ics), situées dans la communauté rurale de Daroukhoudoss, à quelques encablures de la commune de Mboro, dans le département de Tivaouane. Et le projet d’appui à la lutte contre la pauvreté dans les zones riveraines des Industries chimiques du Sénégal (Palpics) y est d’un apport considérable. Il fait de la pisciculture en cages flottantes. Selon M. Amadou Cissé, son Coordinateur, ce programme permet de montrer aux populations que l’aquaculture peut se pratiquer ici dans les bassins des Ics. “ Nous le faisons déjà depuis un an ”. Il a ajouté que ce projet d’aquaculture, co-financé par les Ics et le Pnud et exécuté par l’Organisation internationale du travail (Oit), pourrait constituer une activité génératrice de revenus pour les villageois.

Un fonds d’appui pour la pisciculture

La mise en place d’un fonds d’appui à l’aménagement piscicole est fortement demandée par les pisciculteurs de la région de Saint-Louis. Ils l’ont exprimé vivement et sans ambages à M. Djibo Leïty Kâ, ministre d’Etat, ministre de l’Economie maritime, lors de la visite de travail que ce dernier a effectuée tout dernièrement dans leurs exploitations aquacoles. Avec ce fonds, ils espèrent solutionner bon nombre de leurs problèmes d’aquaculture. Il s’agit des difficultés liées principalement au coût élevé de l’aménagement et de la construction des structures d’élevage, à l’insuffisance du matériel d’élevage dans les fermes, au manque et parfois même à l’inexistence de l’aliment poisson. Le casse-tête de l’aliment poisson est l’ennui le mieux partagé par les rizipisciculteurs et pisciculteurs de cette partie Nord du Sénégal. Ces derniers se sont rendus compte que le son de riz dont on leur parlait n’est pas le meilleur aliment pour les poissons qu’ils élèvent. Et à l’évidence, ils ont pris conscience que l’aliment qui est vendu par les moulins Sentenac est, certes, hors de portée, mais meilleur.

Aussi, ont-ils sollicité une subvention de l’aliment pour la pisciculture. Par ailleurs, il a été demandé un appui aux pisciculteurs en matériels de pêche et en formation de l’encadrement technique et des pisciculteurs.