16 000 hectares de lacs et de marigots, gués et bancs de sable, piqués de nénuphars et d'acacias, ourlés de roselières, abritent canards pilet, canards souchet, flamants, cormorans et autres pélicans. Caché derrière un rideau de dunes rouges, douces et ondulées, le Parc national du Djoudj, ce delta fossile, s'ouvre à la force impétueuse des eaux du fleuve. Il faut parcourir plus de 60 km au nord de Saint-Louis pour arriver au Parc national du Djoudj, situé sur un des méandres du fleuve Sénégal. Le troisième parc ornithologique du monde est une des dix aires protégées par la Direction des Eaux et Forêts. Englobant une partie du fleuve, avec de nombreux canaux, criques, lacs, bassins, marécages et bouquets de roseaux, ainsi que les zones environnantes de savane boisée, le parc s'étend sur 16 000 ha et dispose d'un plan d'eau permanent qui attire de nombreuses espèces d'oiseaux. À la périphérie où sont implantés sept villages dont quatre peuplés de maures, deux de wolofs et un hameau constitué par des peuls, avec comme végétation essentielle, le tamarix et les plaquettes blanchâtres sur le sol qui renseignent sur le niveau de salinité. De là, se trouve le campement de Ndiagabaar, en référence à la population importante de pélicans, à quelques encablures de l'hostellerie de Djoudj, à proximité de la station biologique inaugurée le 20 novembre 1993. Un coin de paradis sur 16 000 ha dont 12 000 inondables, où règne un silence qui sied parfaitement à la nature sensible du milieu où viennent nicher chaque année, quelque 370 espèces d'oiseaux du monde. Il doit son nom à un bras du fleuve Sénégal, le Djoudj, qui alimente toute l'année quantité de lacs et marigots. De par sa position géographique, le site constitue l'un des tous premiers refuges pour les oiseaux migrateurs après la traversée du Sahara. C'est par dizaines de milliers que l'on peut observer pélicans et flamands roses, cormorans et autres canards siffleurs. Pourtant habitués à voir du monde, les Dendrocynes veufs (population la plus importante du parc) amassés sur les bords du plan d'eau cessent toute activité au passage de la pirogue qui glisse difficilement sur l'eau saumâtre, sous l'oeil indifférent de l'aigle pécheur perché sur une branche, en quête de poisson, tandis que, statique comme un cadavre tout frais, le sournois crocodile se dore au soleil, là-bas sur le côté droit, alors que nous passons devant le grand nichoir des pélicans. Curiosité et patience offrent une communication secrète avec la vie sauvage. Malheureusement, le sanctuaire est aujourd'hui menacé par une fougère aquatique, la Typha, qui prolifère sur certains plans d'eau et asphyxie jour après jour, tous les étangs, mares et marigots du delta, comme il y a peu la Salvinia Molesta, " une sorte de fougère aquatique introduite par erreur dans le parc ", nous dit le Lieutenant Mamadou Dia, adjoint au Conservateur du parc. À cela, il faut ajouter la perturbation de l'écosystème avec l'ouverture du canal de délestage au niveau de la langue de Barbarie et qui pourrait, à terme, affecter les zones humides comme la réserve du Djoudj. L'importance des zones humides, pour Abdoulaye Ndiaye de l'Ong Wetlands, se mesure à leur utilité pour lutter contre les inondations et la désertification, et à servir pour le pâturage, la pisciculture, les matériaux de construction et d'artisanat (le chaume, les roseaux etc.), mais surtout à la sauvegarde des moyens d'existence naturels. Plus important encore, " nous avons besoin des zones humides pour l'approvisionner en eau, elles aident à maintenir les niveaux d'eau. Telles des éponges, elles se regorgent d'eau de pluie puis la régurgitent progressivement pendant la saison sèche ", déclare M. Ndiaye. Le héron cendré, le héron pourpre, l'aigrette, le jacana, la spatule, le cormoran, dont une grande partie a, pour l'instant, rejoint d'autres cieux, en attendant les mois de novembre-Mars prochains, la meilleure période pour admirer les millions d'espèces qui viennent nicher ici, au royaume des Ndiagabaar, en sont conscients. Malick NDAO Le Djoudj : une entreprise commerciale ? 12 000 personnes par an en moyenne, c'est ce que reçoit le parc national des oiseaux du Djoudj en nombre de visiteurs par an. Et pourtant, il est encore mal connu du grand public, déplore Samuel Diémé, Directeur adjoint des parcs nationaux. C'est d'ailleurs le cas pour la plupart des parcs nationaux du pays. Rien d'étonnant alors que dans les statistiques de fréquentation du Djoudj, on relève plus d'étrangers que de Sénégalais, même si le parc reçoit aussi beaucoup d'élèves et d'étudiants sénégalais. Faut dire qu'avec 2000 FCfa pour l'entrée et 3000 FCfa pour la balade à travers le parc, ce n'est pas donné. Il se trouve que le parc, géré jusqu'ici par la Direction des Parcs nationaux donc l'administration sénégalaise, va passer aux mains des privés. Privatisation. C'est ainsi que ça s'appelle, même si, par un doux euphémisme, Samuel Diémé rétablit la formulation en soutenant que " nous ne parlons pas privatisation, mais de l'implication des privés dans la gestion du parc. " Toujours est-il que, même si l'idée la plus avancée repose, selon M.Diémé, " sur une concession de l'exploitation du parc " , un appel d'offres international a été lancé et un consensus aurait été trouvé autour d'une part de 8% qui devrait revenir au parc. Il n'empêche que, vu les enjeux énormes de cette décision, si le processus est maintenu, les autorités devront veiller à ce qu'il soit sous-tendu par un cahier des charges très contraignant car, ce sont des populations inquiètes qui manifestent aujourd'hui leur angoisse par rapport à cette perspective. Ces populations qui, à la création du parc en 1971, ont été " boutées " à la périphérie contre leur gré, exigent qu'on les associe pleinement à cette éventuelle privatisation, mieux, elles se disent prêtes à en assurer la gestion, " au lieu que celle-ci ne soit confiée à un autre de surcroît étranger ", avait fait savoir Djiby Sène, un des porte-parole des villageois de Diadième au Djoudj. Ces ruraux qui dépendent des ressources du parc, ont tous les problèmes pour emmener paître leurs bétails dans les environs, parce que n'ayant pas le droit de le faire dans le parc. Le seul endroit à disposer de pâturages dans cette immense zone fluviale. Ces populations risquent en effet d'avoir tous les problèmes de la terre pour conserver leurs acquis en cas de nouvelle gestion. Il faut bien le dire et leur porte-parole le reconnaît d'ailleurs sous le contrôle du Directeur adjoint des parcs nationaux qui affirme que les populations sont les principaux partenaires de la Dpns dans la gestion du Djoudj, grâce à une nouvelle approche participative initiée avec elles par la Dpns. Les recettes générées par les pirogues qui effectuent la visite à travers les plans d'eau et qui appartiennent aux villageois vont dans leur caisse. Celles-ci, l'année dernière, auraient généré quelque 9 millions de FCfa, un montant qui a permis de construire l'embarcadère de l'île. " Tout cela constitue une forme de privatisation ", estime Samuel Diémé. Cette forme de privatisation est justement la seule à garantir une pérennité de la démarche participative qui a été initiée avec les populations, parce qu'à même d'en assurer leur plein avantage. Par ailleurs, la création d'un parc doit répondre au souci de préservation de l'environnement naturel pour les générations à venir, et qui plus est, la protection des sites spéciaux est d'abord un mandat public. Or, au moment où le parc du Djoudj risque de devenir qu'une entreprise commerciale, un constat s'impose ; trop souvent, les parcs nationaux sont dans des milieux très ruraux et les décisions prises au sein d'un ministère ou d'autres structures ne font que se greffer aux problèmes économiques des communautés de base. |