| Esclavage A Saint-Louis du Sénégal, des descendants enchaînés au passé. Dans ce port, où certaines familles noires avaient des esclaves, le sujet reste tabou. Libération - Laure JOSSELIN - mercredi 10 mai 2006 «Nombre de personnes sont des descendants d'esclaves, mais personne n'ose le dire. Chacun sait, mais préfère garder ça pour soi.» Quelques minutes à peine, c'est le temps qu'il a fallu à Birahime, un pêcheur de Saint-Louis âgé de 68 ans, pour évoquer l'esclavage, aux côtés de ses vieux amis. Un peu à l'écart, il confie : «Mais entre nous, on évite le sujet.» «Réservoir». Ancien comptoir français, Saint-Louis, à l'embouchure du Sénégal, a été un «immense réservoir d'esclaves», rappelle Mamadou Sène, chercheur et ancien président du syndicat d'initiative de la ville. Dans l'ouvrage Saint-Louis du Sénégal, traite atlantique et esclavage domestique, il décrit une «ville-entrepôt» jusqu'à l'abolition de l'esclavage, en 1848. Un port négrier, mais pas seulement. Une bonne partie des captifs acheminés de l'arrière-pays vers Saint-Louis n'étaient pas destinés au Nouveau Monde mais aux travaux domestiques sur place pour le compte de maîtres, des Blancs, des mulâtres, mais aussi des Noirs. Une dénommée Marie Waye possédait ainsi 90 esclaves. Les femmes étaient pileuses de mil ou blanchisseuses. Les hommes travaillaient aux champs ou étaient matelots. Leur statut était différent de celui des esclaves envoyés outre-Atlantique. Quasi intégrés à la maison dans laquelle ils étaient placés, certains étaient payés, d'autres finissaient par porter le nom de leur maître. A Saint-Louis, la population des captifs a longtemps été plus nombreuse que celle des hommes libres. Boîte de nuit. Au nord de la ville, quelques vestiges de cette période subsistent : des bâtiments avec de minuscules fenêtres et des barreaux. Selon Abdoul Hadir Aïdara, l'ex-directeur du Centre de recherche et de documentation du Sénégal, installé à Saint-Louis, «on a laissé à Gorée l'histoire de la traite négrière, tandis que Saint-Louis a misé sur l'architecture et les traditions». Voire. La dernière «esclaverie» de la ville, ces locaux où étaient parqués les esclaves domestiques, a été transformée en boîte de nuit. «Il n'y a pas eu d'appropriation de l'histoire», note Mamadou Sène. «Ce sont des choses taboues ici», poursuit
Abdoul Hadir Aïdara. Depuis l'abolition, les captifs ont essayé
de se fondre au sein de la population. «Ils se sont intégrés
et ont fait table rase de ce passé.» Certains ont même
modifié leur nom : «Un Diarra est devenu un Ndiaye, un
Coulibaly, un Gueye», ajoute Abdoul Hadir Aïdara. Pour ne
pas faire d'impair, on ne parle pas du sujet ouvertement. Mais «par
malheur, lors d'une dispute, tu peux lâcher : "Toi tu n'es
qu'un descendant d'esclave"», raconte Birahime qui jure que
jamais, il n'admettra que sa fille épouse un descendant d'esclave.
«C'est l'insulte suprême », confirme Mamadou Sène.
Abdoul Hadir Aïdara explique : «Quelle que soit votre fortune,
la notion d'esclave vous replace au bas de l'échelle sociale.
J'ai entendu des familles dire que telle ou telle personne ne pouvait
se pavaner devant elles, car elle était un descendant de leurs
anciens esclaves domestiques.» |