Réhabilitation du fort de Podor :
Un patrimoine culturel profitable au tourisme

17 Mars 2006 - M.l.badji - Le Soleil

Ce qui fut en 1787 le « maudit Fort » de Podor, selon le Chevalier de Boufflers, est aujourd'hui, après sa restauration, un joyau du patrimoine culturel de la localité dont tire profit l'économie touristique.

« C'est une cour carrée, entourée de quatre mauvais bâtiments à rez-de-chaussée, sans planchers, sans plafonds, couverts de planches mal jointes, et à chaque coin des espèces de tourelles dans l'une desquelles demeure le commandant. La garnison, composée de vingt soldats agonisants, demeure dans une espèce d'écurie, à côté de la porte ; et le reste est destiné aux magasins où il n'y a presque rien, et où tout se gâte en peu de temps par l'excès de la chaleur ». C'est ainsi que le Chevalier de Boufflers a dépeint, dans une lettre adressée à la Marquise de Barbant, « le maudit Fort » où il était en 1787.

L'ambassadeur de France au Sénégal, André Parant, rappelle ainsi, certes avec malice, la description faite par le Chevalier de Boufflers, mais fort à propos, à l'occasion de la réception, samedi dernier à Podor, des clés du Fort en question aujourd'hui presque entièrement restauré. M. Parant ajoute, apparemment amusé, que si l'auteur de ladite correspondance revenait aujourd'hui, « il émettrait sur le lieu un jugement plus clément ».

Mais sûrement pas sur « l'excès de chaleur » qui s'est déjà installé, à l'instar des autres régions du Sénégal, dans cette localité. Ceux qui y ont foulé les pieds, pour la première fois, s'accordent à dire que c'est une « zone sèche » où les arbres sont rares, notamment en bordure du fleuve Sénégal, véritable richesse pour la contrée. L'on s'imagine le quotidien de la population qui paraîtrait terne et accablée de canicule que des moments comme ce week-end sortent de l'ordinaire. Podor vivait aussi au rythme des « Rencontres du Fleuve » et du Festival des « Blues du Fleuve » organisé par l'artiste musicien originaire de la localité, Baba Maal. C'est un rendez-vous culturel inédit, dont l'inauguration du Fort rénové figure l'un des points d'orgue.

Patrimoine d'un passé « mouvementé »

Le site recèle, en effet, tout un pan de l'histoire « riche et mouvementé » de cette région du Fouta et du Sénégal que le maître du Xalam, Samba Diabaré Samb, griot de la famille d'El Hadj Omar Tall, s'est plu à rappeler à travers chansons et notes émouvantes. Selon l'ambassadeur de France, cette histoire est « étroitement associée à la pénétration coloniale le long du fleuve, avec son cortège de personnages flamboyants qui ont marqué de leur empreinte cette région et le pays tout entier ».

André Parant cite, entre autres, El Hadj Omar Tall, Cheikh Ahmadou Madiyou, Alboury Ndiaye et Faidherbe. C'est Louis Faidherbe qui a reconfiguré, en 1854, le Fort créé en 1744 et tombé en ruine par négligence.

Réalisés de 2003 à 2005 pour un coût estimé à environ 260 millions FCFA, les travaux de restauration du Fort ont porté sur la réfection et la consolidation du gros oeuvre du bâtiment principal et des deux autres annexes. Avec cette particularité consistant dans leur remise en conformité avec leur aspect initial, à savoir la réfection complète des enduits, crépit et menuiserie, dans le respect des techniques et matériaux utilisés à l'époque. Le résultat final est à l'actif d'entreprises sénégalaises (cabinet conseil maître d'ouvrage, maçonnerie, boiserie et menuiserie) avec l'appui et conseil d'un expert français et d'une association du même pays.

Les travaux de restauration du Fort de Podor ont été, en réalité, réalisés dans le cadre du financement d'un projet du Fonds de solidarité prioritaire (Fsp) de la coopération française, portant développement du tourisme à Saint-Louis et dans la Vallée du fleuve Sénégal, d'un montant d'un milliard FCfa.

« La réhabilitation du Fort (...) interpelle nos consciences sur la nécessité de s'inscrire dans une perspective longue, afin de ne rien renier et d'assumer, le meilleur comme le pire, d'un lourd héritage, riche de la pluralité de ses composantes », a déclaré, pour sa part, le directeur de cabinet du ministre de la Culture et du Patrimoine historique classé, Pape Massène Sène. Il a estimé que cette restauration « contribuera, sans aucun doute, à une réappropriation d'un vécu historique ».

Le site transformé en musée, où a lieu une exposition portant sur l'histoire des paléo environnements, l'archéologie, l'histoire religieuse, notamment à travers la figure d'El Hadj Omar Tall, ou encore celle de la conquête coloniale et les résistances, permet, en plus de la remise en service récente du Bou El Mogdad (un bateau de croisière), de développer le tourisme dans la région. C'est du reste la richesse du patrimoine historique, culturel et naturel qui a convaincu le ministère chargé du Tourisme de « s'intéresser à cette ville pour en faire un pôle de repositionnement de la destination Sénégal, dans le cadre de la politique de diversification de l'offre touristique », si l'on en croit le directeur de cabinet du ministre du Tourisme, Elimane Sy.

Le ministre de la Coopération internationale et de la Coopération décentralisée, Lamine Bâ, qui avait à ses côtés son collègue en charge du NEPAD et le recteur de l'Université publique de Dakar (Ucad), a souligné que Podor est « un carrefour d'échanges » entre populations vivant autour de la vallée. Des délégations venant de la Mauritanie, située de l'autre côté de la rive du fleuve, ainsi que du Mali ont d'ailleurs pris part à la réception du Fort réhabilité. D'aucuns ont souhaité que cette réalisation puisse servir d'exemple pour la valorisation et la restauration d'autres sites de la localité, comme les quais historiques de Podor et de Dagana, les mosquées « omariennes » de l'Ile à Morphil etc.