Le Soleil (Dakar) INTERVIEW Propos Recueillis Par Siaka Ndong La ville de Saint-Louis est confrontée à un manque criard d'infrastructures culturelles. Cette ancienne capitale du Sénégal n'a ni Théâtre, ni cinéma, ni salle de spectacle digne de ce nom. L'écrivain Louis Camara, Grand Prix du président de la République pour les lettres en 1996, passe en revue tous les maux qui gangrènent le secteur de la Culture à Saint-Louis. Quelle est la place que doit occuper la culture dans le développement d'une ville comme Saint-Louis ? « La culture occupe une place centrale dans le développement global de cette cité compte tenu du caractère de Saint-louis qui est avant tout une ville culturelle. Le poète Birago Diop disait de Saint-Louis qu'elle est le centre des bons goûts et de l'élégance. Aujourd'hui, on doit se poser des questions par rapport à la place réelle qu'occupe la culture dans le développement global de la ville. Comment la culture se manifeste-t-elle ? De quelle manière est-elle visible ? Quel est son impact ? Personnellement, je pense que la culture ne joue pas encore le rôle moteur quelle devrait jouer parce que justement sa place réelle ne lui est pas assignée. Pour y parvenir, il faut une synergie entre les artistes, les acteurs culturels et les populations. C'est seulement à partir de ce moment qu'on peut arriver à définir la place que la culture doit occuper à Saint-Louis ». Quel peut alors être le rôle et la fonction des acteurs culturels dans la marche de la société ? « En tant qu'acteur culturel, je dois avouer qu'au niveau de Saint-Louis, chacun évolue de manière individuelle. Chaque acteur culturel, à son niveau, crée, réfléchit, tire sa substance de son environnement pour créer des oeuvres. Mais il n'y a pas véritablement une visibilité suffisante pour ce travail. Si vous posez la question à mes collègues, ils vous répondront la même chose. Un exemple simple : moi, je suis Grand prix du président de la république pour les Lettres depuis 1996. Je ne revendique rien bien sûr, mais je pense que c'est quelque chose qui a été assez remarquable à l'époque alors que l'évènement était passé inaperçu à Saint-Louis. Je n'en ressens aucune frustration, mais si à l'avenir d'autres Saint-Louisiens décrochent des distinctions culturelles, il serait intéressant que le maximum de personnes dans la ville soit au courant, que ces oeuvres soient visibles et que ces gens soient honorés d'une certaine manière. Ici, les acteurs culturels ne se rencontrent pas suffisamment et l'on a l'impression que chacun reste dans une sorte de tour d'ivoire. C'est une attitude assez individualiste car l'acteur culturel est en général très jaloux de sa liberté. C'est un peu déplorable dans une ville où l'on essaie de mettre sur pied une culture vivante. Je ne parle pas de cette culture folklorique car il ne faut pas confondre folklore et culture. Il faut qu'on arrive à baliser le terrain, à définir vraiment les axes de la culture à Saint-Louis. Et pour cela, il faudrait qu'il y ait un consensus minimal et que les acteurs de la ville, de toute la région, puissent se retrouver autour d'une table en y associant les autorités de tutelle qui sont là pour l'application des programmes ». À propos des infrastructures, l'environnement permet-il aux acteurs culturels de s'épanouir convenablement ? « L'environnement naturel de Saint-Louis est propice à la création. Quant on est dans une ville où l'on a à la fois un fleuve et un océan, on jouit d'un climat agréable, d'une qualité de vie et d'une tranquillité propices à la création. Un créateur ne peut pas demander mieux. Cela dit, les oeuvres sont des valeurs marchandes et il faut les rendre visibles en les montrant au public. Il faut nécessairement des infrastructures adéquates pour que les acteurs culturels puissent s'exprimer comme ils le souhaitent. Je prends un exemple tout simple, le théâtre. Il n'y a pas à Saint-Louis une salle de théâtre digne de ce nom. Ici, les populations ne savent même pas ce que c'est que d'aller au théâtre. Pourtant, il existe des troupes dans la ville. Alors, pourquoi ne veut-on pas créer des salles de théâtre un peu partout. La salle de la Chambre de commerce abrite souvent des baptêmes et autres cérémonies de réjouissance. Il faut que les autorités équipent la ville. Un autre exemple, il n'y a pas de salle de cinéma à Saint-Louis. Le cinéma est inexistant ! Les gens préfèrent rester chez eux devant la télévision ou à regarder des cassettes vidéo. Or, le cinéma, c'est autre chose. Il faut des salles ou, au moins, une belle salle de cinéma digne de la ville. Le Centre culturel africain est tellement excentré qu'il est presque inexistant. Il y a un seul lieu où, véritablement, on peut aller à la
rencontre de la culture, c'est le Centre culturel français. Et là encore,
il faut reconnaître qu'on est en territoire étranger. Même si on y trouve
ce qu'on recherche, ce lieu demeure quand même un centre culturel français.
Au niveau de la ville, nous pouvons disposer d'un carrefour culturel
et cela ne demande pas de gros moyens, juste un peu d'imagination et
de volonté. Les infrastructures sont prêtes, les salles sont là. Pourquoi
ne pas transformer, par exemple, la Salle des Fêtes en une salle polyvalente
où l'on pourrait faire du théâtre d'autant plus qu'il y existe déjà une
scène à l'italienne. Il y a tant de lieux comme ça qu'il faudrait investir.
Cela ne coûte pas grande chose et pourrait installer les Saint-Louisiens
dans des habitudes culturelles. Il faut aussi donner aux gens l'habitude
de lire. L'université Gaston Berger est à quelques pas, mais on ne sent
pas réellement son impact sur la vie culturelle de la ville. Nous avons
un manque cruel d'infrastructures. Le seul Quai des Arts ne suffit pas à combler
le vide, d'autant plus que c'est une structure privée. |