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Lundi 23 janvier 2012 - Saint-Louis du Sénégal


Les Baye Fall, des hommes - et quelques femmes, au service du marabout

 

Les Baye Fall, des hommes - et quelques femmes, au service du maraboutGénéralement habillés de boubous et fichus multicolores agrémentés de nombreux colliers en ébène, les Baye Fall arpentent les rues des villes du Sénégal avec leurs calebasses pour demander l'aumône. A Saint-Louis-du-Sénégal, plusieurs groupes de ces drôles de ‘mendiants’ sont au service de leurs marabouts respectifs. Reportage chez les Baye Fall, disciples du marabout Serigne Abdoune Karim Mbacké.

 

Il y a Paco, Allah, Mame, Ibrahim, Laye, Saliou... les Baye Fall et leur diawrine, Raban; tous dévoués à leur marabout, Serigne Abdoune Karim Mbacké, installé dans un quartier de Touba.  Venus de différentes régions du Sénégal ‘travailler’ pour leur marabout, ces Baye Fall vivent à Saint-Louis en communauté avec les Yaye Fall, des femmes, oui oui, il y en a aussi chez les ’enfants‘ du marabout !… Entre leur campement à l'Hydrobase, le marché Khelcom et la daara située à Ndiolofène, ils’travaillent‘, mangent, élèvent des animaux, prient et chantent des louanges à Dieu.

Branche du mouridisme, une des grandes confréries du pays, le baye fallisme a été fondé par Mame Cheick Ibrahima Fall. A peine dit-on son nom que toutes les langues des Baye Fall présents se délient pour raconter sa vie et son oeuvre. « Quand il a rencontré cheick Ahmadou Bamba, Mame Cheick Ibrahima Fall lui a dit qu'il n'était pas venu pour apprendre le Coran mais pour savoir qui est le bon dieu. C’est ainsi qu’il est devenu le garde du corps du grand marabout. Il était toujours à ses côtés », raconte Paco-le-villageois. « On n'ose même pas le tutoyer, on le respecte trop », rajoute Saliou. « Nous, on est les petits-fils de cœur de Mame Cheick Ibrahima Fall  », lance un autre Baye Fall. 

 

« Etre Baye Fall, c'est avoir un grand cœur »

« Beaucoup de personnes pensent que les Baye Fall, c'est seulement ceux qui sont coiffés comme les rastas avec des boubous multicolores, mais être Baye Fall, c'est avant tout avoir un grand cœur, n'être rancunier envers personne », explique Paco-le-villageois. Généralement vêtus d’amples habits de couleurs flamboyantes, avec autour du cou des chapelets ou des colliers, coiffés de dreadlocks, les Baye Fall ne passent pas inaperçus, en effet. « L'habillement vient du fondateur qui travaillait pour le bon dieu et donnait tout. Il récupérait alors des bouts de tissus et les cousait pour en faire des tenues. C'est ce qui a amené le patchwork », explique Raban, le diawrine, bras droit du marabout. .

 

Une collecte d'argent destinée au marabout

Les Baye Fall, des hommes - et quelques femmes, au service du maraboutTravailler pour Dieu et avoir la bénédiction du marabout, voilà leurs seules - ou presque- préoccupations.  Certains sillonnent les rues toute la journée avec leurs calebasses pour solliciter quelques sous, d'autres travaillent dans les champs, d'autres encore vendent des objets d'art. C'est le cas d'Allah, installé au marché Khelcom depuis 2000 où il fabrique des masques, des sculptures ou encore des bijoux. Tous les bénéfices vont soit au marabout soit à la daara de Ndiolofène afin de faire vivre la petite communauté, toujours dans le strict minimum.

 

Si le marabout demande au diawrine, son bras droit, de lui ramener une somme d'argent bien précise, les Baye Fall se mettent aussitôt au « travail ». « On est au service du marabout et on lui donne tout. Tous les jours, Saliou se lève tôt pour aller sur le marché faire l'aumône. L'argent qu'il récupère, il n'ose pas y toucher… même pas pour des cigarettes », explique encore Paco. C’est ainsi que les passants sont interpellés quotidiennement par les Baye Fall pour donner de l’argent. Dès fois, ils insistent tellement que les personnes se sentent obligées de donner afin de se désempêtrer de ces « mendiants » alors que eux-mêmes ont peu pour vivre.  Pour le Maggal de Touba (ndlr : le 12 janvier 2012), par exemple, Serigne Abdoune Karim Mbacké a exigé de ses dévots la rondelette somme de 2 millions de francs CFA afin d’accueillir au mieux les fidèles du grand pèlerinage annuel. L'argent récupéré est ainsi dépensé dans les fêtes religieuses, ou donné aux nécessiteux; ou encore aux affidés les plus proches du marabout. On n’ose pas imaginer que ces fortunes soient également utilisés pour les dépenses personnelles du marabout...

 

Des chants religieux jusque tard dans la nuit saint-louisienne

« Le Baye Fall est une personne qui tolère tout, mieux que quiconque. Il est simple, léger et patient. Il a un grand cœur et fera tout pour aider les personnes, même s'il a peu de moyens. C'est dans les daara, écoles où sont formés les Baye Fall et les Yaye Fall, qu'ils apprennent à être rabaissés (ndlr., sic) et devenir fort mentalement »,  explique Mariama Camara, commerçante installée à côté de la boutique des Baye Fall. Parfois mal vus par leurs compatriotes qui leur disent d'aller (vraiment) travailler, ils tentent de garder une image respectable bien que certains dépassent parfois les limites du tolérable, déclenchant des bagarres à cause de leurs comportements, ou accrochés aux basques de touristes ’pas du tout concernés‘... L’alcool y joue quelquefois pour beaucoup, mais chut, nos enfants de marabout sont des parangons de vertu didine… Pourtant, selon Paco, aucun Baye Fall ne se comporte mal : « On n'ose même pas donner une mauvaise image de nous à qui que ce soit sinon on déshonorerait le marabout. On ne veut pas non plus de l'argent récolté. La seule chose qu'on souhaite, c'est la bénédiction du marabout ». Evidemment miséricordieux.

Les Baye Fall, des hommes - et quelques femmes, au service du marabout

Les Baye Fall mènent une vie simple, une sorte d’ascétisme, et se vouent corps et âme à Dieu à travers les services rendus à ’leur’ marabout. Plusieurs fois par semaine, dès la nuit tombée - le mercredi, et le jeudi, tout particulièrement-, ils se réunissent pour chanter des louanges à Dieu et rendent hommage à tous les saints de la Umma, d‘ailleurs et d‘ici, surtout d‘ici... Via les haut-parleurs et les enceintes prosélytes, inventions ’toubab’ tropicalisées de plus en plus tendance au Sénégal et le plus souvent généreusement offerts par les politiciens - et les politiciennes- en mal de suffrages, nos  prieurs nocturnes veulent que Dieu les entendent - et nous autres avec !… Au diable les malades, les enfants, les étudiants et les quelques travailleurs impies qui se lèvent tôt le lendemain pour aller gagner leur croûte. La nuit saint-louisienne est alors troublée par ces chants pas toujours mélodieux jusqu‘aux environs de minuit, au mieux quand c’est au ’village’, mais au cœur de la nuit, en ville… Une dévotion totale qui pourrait être plus intime et… plus encadrée, afin de respecter les (encore nombreuses) personnes qui ne font pas partie de cette confrérie - et de se conformer à la Loi...  Mais là, en république laïque, ceci est une autre histoire !…

 

Texte : Rozenn Le Roux. Photos : Rozenn Le Roux et Eddy Graëff

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