Emigration vers l'Europe : "Le clan du destin" par les gueules tapées
29/01/10. Vendredi soir l'Institut Français a proposé une pièce mis en scène par Macodou Mbengue, “Le Clan du Destin”, de la compagnie sénégalaise Les Gueules Tapées, pièce qui traite de l’émigration vers l’Europe.
"Sur les bords de la méditerranée, 3 candidats à l'émigration, que le vent de la misère a balayé vers les rives, tentent de traverser le "Grand bleu" pour gagner les rives réputées prospères du Nord ". La presse et le public sont unanimes pour saluer ce spectacle plein d'émotion et de vérité. Avec : Sadibou Manga, Anne-Marie Dolivera, Roger Sambou, Ousseynou Bissichi, Ibrahima Mbaye Sope.

L’improbable traversée de la Méditerranée
D'après Tony Kwami Feda / culturafrique.net
L’actualité tragique des migrants subsahariens traversant la Méditerranée à n’importe quel prix afin de rejoindre l’Europe est portée sur la scène dans Le Clan du destin…
Scène nue et étendue comme un désert, illustrant la désespérance. Bruits de mer en fond sonore, symbolisant l’envie de prendre le large. Trois jeunes gens, sac en bandoulière, semblant tout droit sortis d’un film de desperados surgissent sur la scène pour mener l’action de leur vie. La scène n’est pas courante, mais les journaux télévisés bruissent, ces derniers temps, des péripéties de ces hordes humaines traversant le Sahara pour braver, au péril de leur vie, les eaux de la Méditerranée.
Le Clan du destin est une pièce écrite et mise en scène par le Sénégalais Macodou Mbengue. Fuyant la misère des pays du Sud en quête d’une vie meilleure, deux jeunes hommes et une jeune fille sortent du désert pour rejoindre la rive opposée de la Méditerranée, supposée être un eldorado. En l’absence du passeur, introuvable, ils passent des heures interminables à se raconter leur vie. Deux personnages font obstacle à leur projet: un garde-frontière et un prêtre traînant un cercueil. Ce prêtre est envoyé là par des villageois désireux de retrouver le corps de leur fils, mort dans l’aventure. À l’évidence, le cercueil est la métaphore des frêles embarcations qui n’arriveront jamais à bon port.
La pièce pose la problématique de l’émigration. Faut-il ou non quitter le sol africain pour l’Europe? Peut-on parvenir à “faire son trou” chez soi, en Afrique, comme semble le dire le prêtre dans la pièce, ou le bonheur ne se trouve-t-il qu’en Occident? Faut-il émigrer au péril de sa vie? Des interrogations à la fois existentielles et métaphysiques que soulèvent cette pièce de Macoudou Mbengue et que traduit sa mise en scène, essentiellement basée sur un jeu de lumières.
Depuis quelques années, cette problématique est d’ailleurs très présente dans le théâtre africain. Elle apparaît notamment dans les pièces Atterrissage et Trans’héliennes, des auteurs togolais Kangni Alem et Rodrigue Norman. Les Subsahariens y apparaissent comme d’indécrottables casse-cous, dans leur quête folle de forcer les barrières qu’érige l’Occident à ses frontières. Ils font preuve d’une imagination débordante, traversant la Méditerranée sur des pirogues de fortune ou se dissimulant dans le train d’atterrissage des avions.
Macodou Mbengue
Généralement, ces pièces décrivent le phénomène avec une certaine distance. La nouveauté, dans Le Clan du destin, réside dans le parti-pris de l’auteur, qui entend décourager les candidats au départ. C’est aussi cela, la fonction du théâtre: être à la fois cathartique et moral. Même si, dans la pièce en question, la présence du prêtre – obstacle métaphysique symbolique – est de trop, on aurait aimé que son pendant diabolique fût là également pour faire le contrepoids. Le prêtre eût-il été absent que la pièce garderait tout son sens. La présence d’un policier maniéré et un peu lubrique aurait sans doute suffi à faire passer le message. Le jeu de ce personnage contraste avec celui des autres comédiens, plein d’énergie et de rythme, renforcé par une forte présence scénique de l’actrice Anne-Marie Oliveira.
Voici une pièce qui vous prend aux tripes et mérite d’être vue. Macoudou Mbengue ne signe pas là sa meilleure mise en scène, mais le spectacle est d’un grand intérêt.
Photos © Eddy Graëff |