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Art et culture
La fille de Mame Coumba Bang

par Louis Camara

 

I/ Une famille de pêcheurs

Dans le quartier de Santhiaba sur la langue de Barbarie, cette longue et étroite bande de sable qui longe l'océan au large de l'île de Ndar ( que les colonisateur français baptisèrent Saint-louis en L'honneur de l'un de leurs grands rois) vivait une petite fille répondant qu joli nom de safiétou.

 

Safiétou habitait avec ses parents et ses nombreux frères et sœurs dans une concession composée de quatre baraques et d'une vase sablonneuse. Le père Safiétou, baye Momar Gaye, pêcheur de son état, possédait trois grandes et solides pirogues en bois de teck. Toutes les trois embarcations étaient équipées de moteurs hors-bord et tous les jours, dès les premières lueurs de l'aube, Baye Momar Gaye et ses fils aînés, Doudou et Magaye, accompagnés d'une équipe d'autres pêcheurs du voisinage, se lançaient à l'assaut des flots écumeux de l'océan pour y pêcher le poisson qui assurait leur survie et celle de leurs familles. Le métier de pêcheur était toute certes assez dangereux et comportait beaucoup de risque, mais ces hommes rudes l'aimaient et il était toute leur vie. Parfois, ils partaient pour d'aventureuses expéditions qui les conduisaient bien ;loin de leur village natal, jusqu'au large de Nouakchott et Nouadhibou et même au delà, le long des côtes de Mauritanie qui sont, dit-on, les plus poissonneuses du monde. Ces virées pouvaient durer parfois une semaine voire deux ou même trois, ce qui bien sur, ne pouvait manquer d'installer le doute et l'angoisse dans le cœur des épouses, des mères et filles de ces braves à qui il arrivait aussi d'être impitoyablement avalés par le cruel océan. Au cours de sa longue carrière de pêcheur, Baye Momar avait essuyé maintes tempêtes aussi redoutables les unes que les autres. Il avait, de ses propres yeux, vu des embarcations bourrées de pêcheurs, broyées par les flots déchaînés.

 

Nombre de ses compagnons avaient péri loin de leur patrie et il avait même assisté, impuissant, à la tragique noyade de son propre fils Sohaïbou auquel il avait pourtant donné le nom d'un saint marabout en guise de viatique et de protection. Mais Baye Momar ne s'était jamais plaint de ce mauvais coup du sort car il était un vrai croyant et sa foi inébranlable ne l'autorisait nullement à contester les décrets de la Providence. Fusent-ils plus douloureux à supporter que la mort elle- même. Néanmoins il pensait souvent à son fils Souhaïbou avec une pointe de tristesse teintée de nostalgie " C'était à la fois mon fils et mon ami … ", aimait-il à dire lorsqu'il arrivait que l'on parlât su disparu. Mais dans son for intérieur, Baye Momar se consolait en se disant que l'endroit où se trouvait à présent le second de ses garçons devait certainement être plus agréable que ce bas monde fait de difficultés et de souffrances. Certes, l'océan nourrissait les pêcheurs, mais il leur faisait également payer un lourd tribut.

 

Yaye Anta ndoye, l'unique épouse de Baye Momar (qui avait choisi de rester monogame en dépit des moqueries de ses amis du même âge, polygames pour la plupart) était une femme opulente, aux traits fins comme ceux d'une Nubienne. Sa voix forte et par un rauque ne laissait planer aucun doute sur ses origines léboues. Yaye Anta vendait du poisson au marché de Santhiaba où tout le monde la connaissait en raison de son caractère altier, de sa pugnacité.

 

et sa forte personnalité. Elle avait toujours mené son ménage avec autorité et elle avait donné à baye Momar Gaye une respectable progéniture qui ne comptait pas moins de douze enfants (treize en fait si l'on prenait en compte celui qui avait disparu en mer) : sept garçon et cinq fille dont la plus jeune allait sur ses douze hivernages, safiétou était une frêle petite aux longs membres graciles, au teint noir d'ébène et aux traits d'une remarquable finesse, sans doute hérités de ses ancêtres lébous.

 


L'ovale de son visage aux contours exquis et, sa petite bouche aux lèvres charnues qu'elle tenait close en une sorte de noue rêveuse, lui donnaient un air de petite ange noir tombé du ciel. Mais ce qui frappait sans doute le plus dans sa physionomie, c'était l'éclat de ses yeux et la singulière intensité de son regard dans lequel on pouvait déceler un je ne sais quoi de troublant et de mystérieux. Safiétou était une fille plutôt calme et d'apparence timide bien que, plus jeune, elle eût été une redoutable bagarreuse crainte de la plupart des fillettes de son âge qui l'avaient d'ailleurs pour cette raison surnommée " qui s'y frotte s'y pique ". Ce tempérament volcanique lui venait disait sa mère, de ses ancêtre Guet-Ndariens. Mais Baye Momar, lui, soutenait le contraire et affirmait que ce caractère était plutôt le fait de son ascendance léboue. Quoi qu'il en soit, Safiètou avait bel et bien changé. Elle s'était calmée et comme qui dirait, assagie, bien que la " sagesse " ne fût pas un trait propre aux filles de son âge, encore moins dans ce quartier de pêcheurs où les adolescentes sont réputées pour leur turbulence frondeuse.

 

Cependant, l'âge n'était pas, semblait-il la raison fondamentale de ce changement de caractère frappant chez la fille de Baye Momar Gaye et Yaye Anta Ndoye.

 

Lorsqu'on s'approchait delle et qu'on l'observait de plus près, l'on pouvait s'apercevoir qu'une lueur de mélancolie teintée de tristesse voilait le regard de Safiétou…

 

Depuis la mort de sa grand-mère paternelle, qui était aussi son homonyme et sa meilleure amie, Safiétou s'était repliée sur elle-même. Elle était subitement devenue silencieuse et semblait en proie à une sorte de rêve intérieur impénétrable et permanent.

 


C'est que, avec la disparition de " Mame Safi " comme elle avait l'habitude de l'appeler affectueusement, c'est un pan entier de son univers enfantin qui avait basculé dans une sorte de brouillard aux contours indéfinissable.

 

 

II/ Au temps des génies et des fées

 

Depuis ce funeste événement, Safiétou évitait ou tout simplement fuyait la compagnie des petites filles de son âge qui à lui tour, la croyant dérangée ou possédée par un " rab " ( qui l'aimait peut-être et qui par jalousie éloignait d'elle toute compagnie masculine ou féminine), avait fini par l'abandonner à sa marginalité.

 


" la pauvre, elle risque de ne jamais avoir de mari… " susurraient entre elles ses petites amies prises de pitié pour Safiétou. Et c'est vrai que les homme évitaient de courtiser les filles que l'on disait " fiancée " à un " rab " car celui-ci, dans sa jalousie était capable de leur faire du mal ou même de les tuer. Et cela, les précoces fillettes des pêcheurs ne l'ignoraient pas.

 

Mais Safiétou qui n'avait cure de tout ce que l'on pouvait penser ou dire à son sujet, préférait, elle, aller s'asseoir sur un gros tronc d'arbre sur la berge du fleuve. Très exactement à l'endroit où feue Mame Safi et elle-même avait l'habitude de venir prendre l'air les après midi, lorsque le soleil avait dépassé la moitié de son parcours vers le couchant et que l'ombre avait conquis les rives humides et sablonneuses, devenues plus fraîches à cette heure là.

 

La petite Safiétou disposait alors le "pilyang", chaise longue en bois et toile de jute de sa grand-mère et prenait place à ses côtés, sagement assise sur un banc.

 


Alors, Mame Safi lui racontait de sa voix douce et mélodieuse, un peu chevrotante, les histoires et légendes des temps anciens, quand les toubabs n'avaient pas encore foulé le sol d'Afrique et que les génies de la brousse, les lutins et les fées, vivaient en toute liberté parmi les hommes. Elle lui raconta histoire du cheval-génie qui, chaque nuit du jeudi au vendredi, traversait le pont de la geôle au grand galop et projetait par ses yeux flamboyants une lumière aveuglante, rendant fou ou paralysant à vie tous ceux qui se trouvaient sur son chemin. Elle lui raconta aussi l'histoire de Amad Gaye Baar, ce pêcheur qui, parti en mer avec son fils un gigantesque hippocampe tout harnaché d'or et qui n'était autre que le grand génie de la mer. Amad Gaye Baar et son fils furent sans doute les seuls hommes au monde à avoir jamais vu de leurs propres yeux la fabuleuse créature. A la suite de cette apparition, le fils, malheureusement, perdit la raison. Quant à Amad Gaye Baar, il cessa d'aller en mer pour se consacrer à la religion. Il vécut très longtemps, plus de cent rente ans selon certains et, avant de mourir, accomplit quelques miracles dans son quartier de Guet-Ndar où aujourd'hui encore, il est vénère comme un " Walliyou ", un saint…

 

Mame Safi raconta à sa petite fille encore bien d'autres récits et faits légendaires qui se déroulèrent au village des pêcheurs de Guet-Ndar. De toutes les histoires que lui rancontait sa grand-mère. Safiétou aimait en particulier celle de Mame Coumba Bang, la déesse du fleuve dont Mame Safi lui avait décrit la resplendissante beauté en des termes d'une incomparable saveur poétique.

 


" Sais-tu ma chère petite fille, que Mame Coumba Bang était, à l'origine, un être humain comme toi et moi ? …Le fait est que, à sa naissance, elle fut volée à une femme qui venait de la mettre au monde, par une "jiné "femelle qui la remplaça par un bébé-génie…La mare qui ne s'était aperçue de rien, allaita le bébé-génie qui mourut au bout de quelques jours …"

 

Mame Safi tira quelques bouffées de " Poon ", ce tabac des maures, à la fumée âcre, mais à l'époque fort prisé des femmes d'un certain âge qui lui prêtaient des vertus thérapeutiques.
Puis elle continua son récit : " Quant à l'enfant volé, qui était une petite fille, elle grandit parmi les jinés qui l'élevèrent et l'initièrent aux secrets du monde des êtres invisibles ; elle fut baptisée Mame Coumba Bang, nom qu'elle révéla par la suite à une jeune femme de sa lignée maternelle, ton aïeule Faajol Gaye à qui elle un jour apparue… "

 


Safiètou écoutait sa grand-mère avec passion et buvait littéralement ses paroles ; lorsqu'elle se trouvait à ses côtés, savourant ces merveilleuses légendes, elle avait l'impression que le temps s'était aboli…

 

Elle apprit encore de la bouche de Mame Safi que Mame Coumba Bang était la gardienne des eaux du fleuve dans le lit duquel elle vivait avec d'autres " rab ", comme Mame Kantaay, sa demi-sœur, moins connue qu'elle mais tout aussi indulgente à l'endroit du genre humain, ; et surtout envers les membres de sa propre lignées à qui elle assurait une protection efficace contre les mauvaises langues, le mauvais œil et toute action démoniaque ou intention perfide, d'ou qu'elles puissent provenir … Mame coumba Bang avait, aux dires de Mame Safi, la peau d'un rouge clair comme le soleil couchant et une abondante chevelure qui lui tombait jusqu'aux reins.

 

Par les nuits de peine lune, elle sortait du fleuve et se promenait à travers les rues de la ville sous l'apparence d'une très belle " drianké " ; et c'est ainsi qu'elle avait entraîné maint galant homme subjugué par son charme irrésistible et mortel " Certains personnes savent la reconnaître, dit encore sentencieusement Mame safi, mais malheur à celles si elles s'avisaient d'en parler, car Mame Coumba Bang les réduirait alors au silence, les rendant muettes pour le restant de leur vie… "

 

Mame safi expliqua aussi à sa fille que les jinnés enlevaient les enfants nouveau-nés, car ils avaient besoins d'êtres humains pour leur rappeler leur passé eux-mêmes privés de mémoire, et assurer ainsi la survie de leur espèce. Lorsqu'un jour Safiètou avait demandé à sa grand-mère si elle-même avait déjà rencontré la belle des eaux du fleuve, Mame Safi s'était contenté de sourire en hochant pensivement la tête.

 

 

III/ Les rêves étranges de Safietou

 

En fait, depuis la mort de sa grand-mère la petite Safiétou n'avait cessé de la voir en rêve…Elle lui apparaissait presque toutes les nuits sous différentes apparences, mais malgré ces métamorphoses Safiétou la reconnaissait toujours. Mame Safi continuait de parler à sa petite fille, mais ses paroles étaient infiniment plus brèves que de son vivant ; en outre elles avaient aussi en général un caractère sibylin que Safiétou ne comprenait pas. Bien qu'elle fût morte, MAME Safi parlait toujours du même ton plein de douceur à sa petite fille, comme de son vivant, lorsque ensemble elles devisaient affectueusement au bord du fleuve, Safiétou avait fini par parler de ses rêves étrangers à sa mère qui s'en était émue et s'en était à son tour ouverte à Penda Sarr, la vieille diseuse de bonne aventure, experte en matière d'interprétation des rêves. Mais Penda Sar elle-même très étonné par le caractère singulier des rêves de la petite Safiétou, avoua qu'elle n'avait jamais été confrontée à tel cas de récurrence des figures oniriques. Elle conseilla donc à Yaye Anta d'aller voir serigne Mapenda, un vieux marabout sérère qui officiait dans le quartier depuis deux ou trois décennies. Ses talismans étaient réputés et avaient en maintes occasions donné la preuve de leur efficacité. La mère de Safiètou suivit le conseil de la chiromancienne et à l'issue de la consultation, Serigne Mapenda remit à sa nouvelle cliente plusieurs sachets de poudre et d'herbes diverses qui devaient servir à la préparation des eaux lustrales protectrices et des fumigations qui les accompagnent. Et ainsi, Safiétou fut nuit et jour frictionnée de " Saafara ", enfumée d'encens plus continua de voir sa grand-mère en rêve et de préfère à la compagnie des fillettes de son âges et aux jeux qui meublent la majeure partie de leur temps.

 

De plus en plus inquiète, Yaye Anta finit par aviser son mari, bien qu'elle sût le peu d'intérêt qu'il portait à ce genre d'affaires tout juste bonnes, selon lui, à " alimenter les potins et commérages des bonnes femmes ". Cette fois-ci pourtant, il fit l'effort d'écouter sa femme et fit sembler de porter de l'intérêt au " cas " de Safiétou :
"Oh…ce n'est pas grave …dit il, désinvolte, à Yaye Anta ",…tu te fais du mauvais sang pour rien …cette enfant est seulement en proie aux " tuur " de ses ancêtres lébous …verse un peu de lait caillé dans le fleuve, récite des prière à son intention et fais un sacrifice de noix de kola rouges et blanches le matin, et je suis sûr qu'y paraîtra bientôt plus… "

 

Le ton léger et quelque peu ironique de son mari ne convainquit guère Yaye Anta. Pourtant, malgré son scepticisme, elle appliqua tout de même à la lette les instruction de Baye Momar, Moitié par obéissance conjugale, moitie parce qu'aucune autre solution ne s'offrait à elle. La petite fille, elle ne comprenait rien à tout ce que sa mère faisait de sa personne et les remèdes qu'elle lui appliquait n'avait aucun effet sur elle. Ou plutôt, ils eurent pour effet… de rendre encore plus nets et plus fréquents ses rêves et de renforcer son silence, au point qu'elle en arriva à ne plus raconter à sa mère.

 

Ce nouveau changement qu'elle observa chez sa fille soulagea d'ailleurs la pauvre femme qui vivait tous les tourments de l'enfer, croyant sa fille cadette victime d'un esprit mauvais, d'un djiné malfaisant ou du mauvais œil et des mauvaises langues si virulents dans ce quartier infeste de " dëmm ", sorciers mangeurs de souffle vital !…

 

Petit à petit, la situation en vint à se normaliser et les relations entre Safiétou et sa mère et même le reste de la famille devinrent plus stables. L'on finit par admettre, bien que cela non plus ne parût pas très normal pour une fillette de son âge, que Safiétou était une nature solitaire et l'on s'accorda à respecter son droit d'aller s'asseoir sur les berges du fleuve pour s'adonner à son étrange plaisir de rêveuse.

 

Yaye Anta veillait sur elle avec une discrète solitude et évitait de l'effaroucher par trop de question. Elle aussi avait fini par se dire qu'il avait dans la nature de sa fille un petit trait mystérieux qui lui échappait et qu'il était plus sage de renoncer à comprendre.

 

Après tout, ce n'est pas pour rien que Safiétou était fille de pêcheurs lébous et Guet-Ndariens et de surcroît, descendante et Fara Faajol Gaye .

 

Quand à ses grands frères et sœurs, ils se moquaient affectueusement d'elle et l'avaient surnommée " la fille de Mame Coumba Bang " car eux tous savaient combien cette histoire la passionnait … Mais Safiétou restait indifférente à leurs plaisanteries et y répondait par un haussement d'épaules ou parfois tout simplement par un énigmatique sourire de condescendance A l'école, elle continuait de bien travailler et ses résultats étaient toujours aussi satisfaisants. Le maître avait seulement remarqué chez elle une certaine " tendance à la rêverie "qui n'influait cependant pas négativement sur son travail…

 

 

 

IV/ Le mystérieux message de Mame Safi

 

Ce soir là, Safiétou rêva de nouveau. Mais cette fois, elle entendit seulement la voix de sa grand-mère et ne la vit pas. Et la voix disait :
Safiétou …Safiétou… demain la grande langue de sable et l'île de Ndar seront sous la menace du génie de la mer… Il faut que tu apportes une calebasse de lait caillé en guise d'offrande à Mame Coumba Bang, la déesse du fleuve, afin qu'elle intercède auprès du génie de la mer… Si tu ne le fais pas, il engloutira la grande langue de sable et l'île de Ndar ainsi que tous leurs habitants… Sors de la maison à la tombée de la nuit et porte ta calebasse de lait caillé jusqu'à la pointe sud de l'île, là où les deux bras du fleuve se rejoignent pour aller se jeter dans la mer…Tu verras, assise sur l'eau, Mame Coumba Bang, la belle drianké à la longue chevelure tombante et à la peau rouge clair comme le soleil couchant …Entre dans le fleuve sans peur et tends lui des deux mains la calebasse de lait en chantant :

 

" Maam faajol Gaye ma réer

 

Soow da fa ëppé baré

 

Waye weexaay ga benn laa…. "

 

Ensuite, tourne lui le dos et retourne t'en à la maison. Mais ne raconte à personne ce que tu auras vu ni ce que tu auras fait, sinon tu deviendras folle et aucun remède ne pourra te guérir jamais… " Puis la voix se tut et Safiétou sr réveilla brusquement, baignée de sueur, le cœur battant en désordre, bouleversée par ce qu'elle venait d'entendre…

 

Elle ne parvint pas à se rendormir et resta éveillée jusqu'à lendemain. Les étranges paroles de Mame Safi ne cessaient de résonner à ses oreilles, comme une inquiétante litanie.
Heureusement c'était dimanche. Elle n'allait pas à l'école et avait donc tout le temps de se reposer et dé se remettre des émotions que lui avait causé ce rêve.

 

Dans la matinée, elle accompagna sa mère au marché et lui demanda de lui acheter une bonne quantité de lait caillé, cequi ne manqua pas de surprendre Yaye Anta qui connaissait le peu de goût affiché par sa fille pour ce breuvage onctueux par les femmes Peules du village de Dakar-Bango. Mais elle s'exécuta quand même, et sans poser de questions, se disant qu'il valait mieux ne pas s'opposer trop ouvertement aux caprices de sa fille qui ne cessait de l'étonner de jour en jour… "

 


" Peut-être est-elle la réincarnation de l'une de nos aïeules… ", se dit-elle dans son for intérieur. En tout cas, de nombreux signes laissaient croire à Yaye Anta que sa fille était bien une " nit u tuur ", un être en communion avec l'invisible, aux petits soins duquel il valait mieux se mettre.

 

De retour à la maison, Safiétou versa le lait caillé dans une petite calebasse bien propre qu'elle recouvrit d'une étoffe blanche. Puis elle dit à sa mère qu'elle était fatiguée et alla se recoucher. Elle dormit profondément et tout d'un trait et, lorsqu'elle se réveilla, ce fut pour entendre résonner l'appel à la prière du crépuscule. Mais elle remarqua aussi que la voix du muezzin était presque noyée par le grondement de l'océan qui semblait s'élever en crescendo à mesure qu'avançait la nuit. Ce fut comme un signal pour Safiétou qui sauta alors à bas du lit. Elle ajusta son pagne qu'elle noua fortement autour de ses petits reins, enfila sa camisole, enroula un châle en laine autour de son cou et se dirigea vers la cuisine.

 

Une brume épaisse et un brouillard à couper au couteau s'étaient répandus sur toute la langue de barbarie. Quant à l'océan, il mugissait de plus en plus fort et la furieuse rumeur qui sourdait de lui semblait celle d'une troupe de diables déchaînés. Safiétou se souvint que sa grand-mère lui avait dit de ne pas avoir peur. Elle prit donc la calebasse de lait caillé, enfila au passage une paire de sandales et sorti subrepticement de la maison pour se fondre dans la nuit. Sur l'instant, personne ne remarqua l'absence de la petite Safiétou. Dehors régnait un froid glacial inhabituel à pareille époque et le brouillard, de plus en plus épais, recouvrait l'atmosphère. L'on entendait distinctement le bruit terrifiant que faisaient les vagues en venant heurter la digue en béton que l'on avait construite quelque années auparavant pour protéger la langue de Barbarie de la furie intempestive, imprévisible et dangereuse de l'océan. Ce soir là il était particulièrement déchaîné et comme prêt à tout balayer sur son passage… Les pêcheurs, effrayés, récitaient des versets du coran et imploraient le tout - Puissant : " Qua' Allah nous protège ! Disaient-ils, le génie de la mer est de nouveau très fâché ! … " Des bandes de chiens errants hurlaient la mort, augmentant la pénible sensation d'oppression et de malaise qui régnait sur toute la langue de Barbarie. Cette feutrée gagnerait bientôt l'île de Ndar d'où l'on entendait déjà les terribles déflagrations provoquées par les coups de boutoir des vagues sur la digue.

 

La tête recouverte de son petit châle le laine, sa calebasse de lait caillé sous le bras, Safiétou pressait le pas vers le pont de Guet-Ndar. Elle passa la langue sur le rebord de ses lèvres et constata qu'elle avait un goût salé. En effet, l'air était saturé de sel.

 

D'un pas rapide, la petite fille traversa le joli pont en béton qui enjambait le petit bras du fleuve et se retrouva bientôt de l'autre côté, sur l'île de Ndar. Juste en face d'elle se dressait. Fièrement le dos tourné et le visage face au palais du gouverneur, la statue vert de gris du Général Louis Faidherbe, le conquérant du Sénégal, vainqueur de l'intrépide guerrier Toucouleur Cheikh Oumar Tall et terreur des pillards maures du Trarza. Cette veille statue rongée par l'humidité semblait pourtant défier le temps et toiser avec arrogance l'île de Ndar.
Elle avait quelque chose à la fois de superbe et de désuet et restait là comme une marque de l'histoire, symbole d'une époque à jamais révolue… Safiétou connaissait par cœur les inscriptions gravées sur le socle de statue et se les récitait parfois comme les paroles d'une incantation magique : " A son gouvernement le Général Louis Faidherbe, Le Sénégal reconnaissant… ".

 


Bifurquant à droite après être descendue du pont, Safiétou longea Les quais du quartier de Sindoné, généralement désert à cette heure. Elle croisa quelques personnes qui marchaient seules ou en groupe et avaient l'air préoccupé ou inquiet ; Mais aucune d'elle ne prêta attention à cette petite fille recouverte d'un châle en laine et portant une calebasse de lait caillé sous le bras …En un moment donné, Safiètou hâta le pas, comme poussé par une force mystérieuse ; à ses côtes, le fleuve, calme, coulait lentement ; les lampadaires de Guet-Ndar projetaient une lumière orangée blafarde au dessus de ses eaux sombres. Le brouillard s'était encore épaissi et l'océan devenu plus tumultueux, emplissait l'air ambiant d'une formidable et tonitruante clameur. Dans le quartier de Sindoné comme ailleurs, les gens se calfeutraient dans leurs maisonnettes, prêtant l'oreille avec un sentiment croissant d'angoisse à l'écho sarabande frénétique et beaucoup avait déjà la peur au ventre.

 

 

 

V/ L'accomplissement de la mission


Bientôt, Safiétou fut en vue de la pointe sud de l'île de Ndar, d'ou l'on pouvait voir se profiler de l'autre côté du fleuve les tombes du cimetière marin. Il n'y avait âme qui vive.

 

La petite fille ralentit le pas et sentit un peu de peur s'insinuer en elle. Mais elle se souvint des paroles de sa grand-mère et, prenant conscience de l'extrême importance de sa mission, elle s'enfonça résolument dans l'obscurité ténébreuse des quais. Maintenant la route tournait et Safiétou atteignit la pointe de l'île qui s'arrondissait à cet endroit, se laissant enlacer par les deux bras du fleuve qui se rejoignaient ici pour ne former plus qu'un seul large flot ; après une course de quelques kilomètres, il allait se jeter enfin dans l'océan, à l'embouchure du Sénégal qui est, paraît-il, un des plus jolis endroits du monde.

 

Il faisait froid et sombre, et le vent soufflait lugubrement. Safiètou percevait distinctement les rugissements de l'océan poussant l'armée de ses vagues déchaînées à l'assaut de la grande langue de sable qui s'étalait en face de lui, comme pour défier sa puissance.

 

Derrière la petite fille profilait l'imposante silhouette du musée où elle s'était une fois rendue en visite avec les élèves de sa classe et où elle avait pu admirer de belles photos du Ndar d'autrefois ainsi que des objets des temps préhistoriques. Elle s'assit sur un des bancs de pierre qui surplombaient le fleuve et, sa petite calebasse sur les genoux, attendit…

 

Elle ne ressentait aucune peur.

 

Elle pensait plutôt au génie de la mer en colère qui voulait engloutir l'île de Ndar et la langue de Barbarie et se disait qu'il fallait absolument que Mame Coumba Bang la déesse des eaux du fleuve, l'empêchât de faire cela…

 

Elle serra fort contre elle la calebasse de lait caillé, l'offrande propitiatoire qui sauverait peut-être Ndar et la langue de barbarie de la rage destructrice du génie de la mer. Puis elle se mit scruter attentivement le fleuve dont les eaux sombres et presque immobiles coulaient à ses vagissement lointain de l'océan.

 


Safiétou attendait que Mame Coumba Bang se manifeste et sorte des eaux du fleuve…

 

L'instant était à la fois grandiose, solennel et terrible, Mais la petite fille n'éprouvait pas le moindre frison de peur. Seul l'habitait le sentiment de l'importante de sa mission salutaire et malgré la fraîcheur glaciale du vent qui soufflait alentour, une sorte d'étrange chaleur réchauffait ses membres et son corps.

 

Combien de temps resta t-elle ainsi à fixer les eaux du fleuve, à l'affût du moindre frémissement dans cette masse sombre de ténèbres ?…Nul sans doute ne saurait le dire.

 

Toujours est-ils, en un moment donné, alors que les ténèbres de la nuit avaient atteint leur paroxysme, Safiétou se leva de son banc pierre, releva son pagne jusqu'au-dessus des genoux et, comme mue par une force mystérieuse, s'enfonça lentement dans les eaux du fleuve en chantant de sa douce petite voix :

 

" Maam faajol Gaye ma réer

 

Soow da fa ëppé baré

 

Waye weexaay ga benn laa…. "

 

Et tout chantant, la partie fille avançait lentement, sans crainte fendant l'eau qui refluait autour d'elle en vaguelettes ourlées d'écume...

 

Devant elle, silhouette irréelle et comme nimbée d'un halo de lumière phosphorescent, une femme d'une beauté surnaturelle dont seul le buste émergeait de l'eau, lui tendait les bras en souriant…Safiétou n'avait pas peur. Elle continuait d'avancer en chantant et bientôt, l'eau lui arriva à la ceinture …Elle dut même tenir sa petite calebasse de lait caillé à bout de bras pour ne pas que l'offrande fût noyée avant qu'elle ne l'eût remise à Mame Coumba Bang, la déesse des eaux à la resplendissante beauté.

 

Elle ressemblait à une prêtresse accomplissant un rite des temps anciens, un très vieux rite aujourd'hui complètement oublié et pourtant nécessaire à la survie de l'espèce humaine pour que continuent d'exister les chants et les prières aux divinités invisibles qui tissent le destin de la terre…

 

Maintenant Safiétou avait de l'eau jusqu'à mi - poitrine et elle avait l'impression d'être arrivée au milieu du fleuve. Tout à coup, elle perdit pied et l'eau, brusquement, lui arriva jusqu'au cou. Alors instinctivement, dans un geste d'amour et d'abandon, elle tendit sa petite calebasse de lait caillé à la belle déesse du fleuve qui lui souriait toujours et avait, elle aussi, tendu les bras vers la fillette pour recevoir l'offrande sacrée…

 

Dans un geste très ample et d'une lenteur hiératique, la déesse du fleuve souleva la calebasse des deux mains jusqu'au-dessus de sa tête et, tout aussi lentement, versa tout le contenu qui se répandit dans les eaux sombres du fleuve en long jet blanchâtre et onctueux.

 

Tenant la calebasse toujours au dessus de sa tête auréole de lumière, la déesse à la resplendissante beauté, la reine des génies et protectrice de l'île de Ndar, Mame Coumba Bang, s'enfonça dans les profondeurs des eaux sacrées du fleuve et disparut aux yeux de la petite Safiétou…

 

Toute la nuit, la tempête fit rage… L'océan n'avait cessé de mugir et les vagues de frapper avec violence la digue protectrice qui, telle dérisoire muraille de chine, s'étend de Guet-Ndar jusqu'au quartier maure de Goxu-Mbaac, en passant par le populeux Santhiaba. Puis subitement, sans raison apparente, l'immensité salée apaisée, faisant place à un calme impressionnant, contrastant avec furieux tumulte qui avait précède.

 

Certes la plupart des ruelles sablonneuse de ces quartiers périphériques de la langue de Barbarie étaient inondées de flaques d'eau salées ; quelques baraques situées au bord de l'océan avaient été détruites et beaucoup de mobilier de fortune qui s'y trouvait, emporté par les vagues déchaînées. Sous les assauts furieux de l'océan, un pan du socle sur lequel était bâti le phare de Guet-Ndar avait été sérieusement endommagé et l'intérieur du monument aux morts de la place Pointe-à pitre ressemblait à une piscine en plein air…

 

L'océan avait débordé fort que des filets d'eau salée coulaient encore jusqu'au petit bras du fleuve. L'alerte avait été chaude, mais il y avait eu plus de peur que de mal et grâce à dieu, l'on ne déplore aucune perte en vies humaines.

 

Les populations de ces quartiers riverains à la fois du fleuve et de la mer, mais aussi celles de l'île même du quartier de Sor, de l'autre du pont Faidherbe, avaient tremblé toute la nuit, car les colères du génie de la mer étaient parfois terribles et laissaient craindre le pire.

 

Mais à présent, avec cette subite et formidable accalmie, tout le monde respirait et se sentait soulagé.

 

L'on remerciait Dieu d'avoir une fois de plus préservé la langue de l'île de Ndar de ce qui avait un moment semblé être l'apocalypse annoncée depuis si longtemps par des prophète de malheur qui se passent le mot de génération en génération : " Un jour, Ndar sera engloutie par l'océan qui ne fera plus qu'un avec le fleuve… "

 

Cette fois encore, la funeste prédiction ne s'était pas réalisée…

 

Une fois de plus, ndar- la-belle, la ville des " Signares " et des " fanals ", chantée par maint poète, Ndar pouvait retrouver son radieux sourire de nymphe adorable.

 

La langue de barbarie, ce ruban de sable interminable, reposant comme par magie au dessus de l'océan, pouvant continuer de s'étirer langoureusement pareil à un monstrueux serpent se réchauffant au soleil.

 

Ndar la fille des eaux, la protégée de Mame Coumba Bang, l'avait échappé belle et le génie de la mer l'avait épargnée.

 

Mais savait-elle seulement à qui elle devait ce miracle ?…
Le saurait-elle jamais ?…

 

fin

Maam Faajol Gaye, la disparue
Le lait est abondant par sa grande production
Mais sa couleur blanche est toujours la même.

 

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