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Quand le pont Faidherbe n'existait
pas
La ville de Saint-Louis-du-Sénégal
fut longtemps la capitale de la Colonie éponyme .
Son noyau central, administratif et commercial est bâti
sur une île. Il est séparé par le petit
bras du fleuve Sénégal des banlieues de Guet-Ndar
et Ndar-Toute (où furent construits les premiers
villages de pêcheurs sur la langue de Barbarie) et
du continent par le grand bras de celui ci.
Au premier temps de la colonisation, on se rendait à
Saint-Louis au moyen de différents types d’embarcations,
la pirogue étant la plus commune. Des barges transportaient
les troupes encasernées dans l’île ainsi
que les chevaux des spahis. Les caravanes peuhles amenant
les troupeaux de bœufs faisaient passer ceux-ci par
le gué de Bop Nkior. (Bopp Thior)
En
1858, le 10 juin, est inauguré un bac à Rouet-ville,
lors de festivités présidées par Faidherbe.
Ce polytechnicien natif de Lille, officier du Génie,
était Gouverneur du Sénégal depuis
1852 et le resta jusqu’en 1865. La Colonie et une
grande partie de l’Afrique de l’Ouest lui doivent
une œuvre d’organisation et de mise en valeur
considérable.
Le bac pouvait transporter jusqu’à
150 passagers. Il chargeait également des marchandises
et des animaux, au rythme de 10 rotations journalières,
pour le prix de 5 centimes par personne, 50 par cheval,
chameau, bœuf ou voiture.
Très vite, ce moyen de transport s’avèrera
insuffisant au regard de l’accroissement du trafic
et de l’intensification de l’activité
commerciale. Un second bac est adjoint et une chaloupe mise
en service en cas d’urgence : la répugnance
des animaux à s’embarquer était constamment
facteur de retard. L’escadron de spahis ne put jamais
traverser en moins de deux heures, alors qu’ en raison
de l’insécurité dans la région,
il lui fallait souvent intervenir dans l’urgence.
Il arriva qu’à la mauvaise saison le bac soit
entraîné en pleine mer, tandis que les chaînes
de halage se rompaient périodiquement. Moyennant
quoi, le trafic pouvait être interrompu la journée
entière.
Le premier pont Faidherbe, un pont
flottant
En 1860, le capitaine Robin, intérimaire
de Faidherbe parti momentanément en métropole,
obtient du Prince Jérôme-Napoléon, ministre
de l’Algérie et des Colonies, un accord pour
l’établissement d’une liaison permanente.
L’adjudication portera sur un pont flottant.
Celui-ci comprenait 40 pontons en tôle - d’un
poids unitaire de 40 tonnes -, l’ensemble supportant
un tablier en bois. Grâce à une « portière
» de 3 pontons, le passage des navires était
assuré .
La partie flottante était longue de
355 mètres, pour une longueur totale de 680 mètres.
Au total, cet ouvrage coûta 400000 francs. Il fut
inauguré le 2 juillet 1865, année du départ
définitif du Gouverneur vers la Métropole
. Un décret impérial attribua à ce
franchissement le nom de « Pont Faidherbe ».
Peu après, un chemin de fer est décidé,
construit puis mis en service entre Saint-Louis et Dakar,
provoquant une nouvelle et très forte augmentation
des échanges entre l’île- restée
le centre économique de la Cité et politique
de tout le pays, avec Sor, terminus du train sur le continent
. Son ouverture, en 1885, doit s’accompagner de la
mise en place de restrictions dans l’usage du pont
flottant. Ainsi, un arrêté est pris interdisant
la traversée aux véhicules de plus de 1500
kg. D’autant que l’étroitesse du t ablier
(4 mètres) rendait difficiles les croisements.
Les coûts d’entretien ne cessent
d’augmenter. Une équipe permanente doit affectée
au vidage de l’eau infiltrée. L’ouverture
quotidienne de la porte pour le passage des bateaux s’avère
également plus difficile que prévue. Néanmoins,
malgré ces inconvénients et sa dégradation
progressive, l’ouvrage restera en service 32 ans.
La décision de réaliser
une liaison fixe
Dans
son discours d'ouverture à la session de décembre
1891 du Conseil général, le gouverneur de
Lamothe proposa à l'assemblée d'examiner la
possibilité de contracter un emprunt destiné
non seulement à apurer les dettes de la colonie vis-à-vis
de la métropole, mais également de réaliser
un programme de travaux publics urgents. Couchard signala
à ses collègues que le budget se présentait
dans des conditions favorables, et les conseillers décidèrent
de négocier un emprunt de cinq millions. En séance
extraordinaire, ils déterminèrent les affectations
de l'emprunt projeté. L'article le plus important
fut réservé à la construction d'un
pont métallique reliant Saint-Louis à Sor.
L'ouverture de cet emprunt fut autorisé par un décret
de Sadi Carnot du 21 novembre 1892. La Caisse des Dépôts
et Consignations consentit à n'accepter un taux d'intérêt
que de 4 %.
Le Ministère des Colonies organise à Paris
la consultation des entreprises candidates à la construction.
Ainsi, la Commission du Pont Faidherbe crée au sein
du Conseil général du Sénégal
recevra les dossiers de 5 entreprises soumissionnaires.
Après étude, elle en retient deux :
- celui de NOUGUIER KESSLER & C°,
ancienne maison JOLY, d’Argenteuil ;
- celui de la Société de Construction de Levallois-Perret
, anciens établissements EIFFEL.
Le choix du projet
Le jugeant techniquement plus étudié,
la Commission du Conseil Général propose d’adopter
le projet de la Société de Levallois-Perret,
ex-Eiffel, rejoignant ainsi l’avis de la Commission
technique compétente instituée à Paris
au niveau des Ministères concernés (Colonies
et Travaux Publics).
Mais
le chef du Service des Travaux Publics de la Colonie, Robert,
et avec lui certains Conseillers, sont d’un avis différent.
Considérant le projet Nouguier- Kessler & C°
supérieur du point de vue esthétique, ils
plaident très activement en sa faveur et finissent
par emporter l’adhésion de la majorité
du Conseil colonial, les coûts étant identiques
: 1 880 000 francs.
Le pont choisi sera du type « pont-tournant
» , construit en treillis d’acier, d’un
poids total de 1 300 tonnes. Sa longueur totale est de 508,60
mètres. Ses travées sont de longueur inégale.
L’une mesure 42,92 m., 2 autres 36,55 m., 5 autres
8,26 m. chacune.
La construction durera de 1894 à 1897
pour conduire à deux inaugurations successives.
La première - provisoire - par le gouverneur-général
Chaudié le jour de la fête nationale (14 juillet
1897). Madame Chaudié coupa les rubans barrant les
issues de l'ouvrage. Le gouverneur et sa suite se mirent
sur la travée tournante qui s'ouvrit, livrant passage
à l'aviso l'Ardent. Par ailleurs, 21 coups de canon
avaient été tirés au lever et au coucher
du soleil, plusieurs courses de chevaux et d'ânes
(avec pari mutuel avaient eu lieu, de même qu'une
fantasia, un mât de cocagne, des régates, une
revue des troupes, une distribution de secours aux nécessiteux,
une retraite aux flambeaux, l'illumination des monuments
publics, un feu d'artifice. Le lendemain, Chaudié
partait en congé en France.
La seconde inauguration le fut par André
Lebon, premier ministre des Colonies à se rendre
au Sénégal, à l'invitation du Conseil
général et de la municipalité. Elle
eut lieu le 19 octobre. Dans son discours, Léon d'Erneville,
président du Conseil général, rappela
que ce pont était œuvre exclusive du budget
local. Il démontre que nos colonies, si calomniées,
ont plus de ressources qu'on ne veut bien le dire.
A nouveau, la cérémonie fut l'occasion de
festivités diverses.
Des mythes qui perdurent
Cette seconde manifestation est l’occasion
pour le Président du Conseil Général
de la Colonie de rappeler que le financement de l’ouvrage
était l’œuvre exclusive du budget de la
Colonie, à l’origine de la commande ; l’emprunt
souscrit pour ces travaux devant être supporté
par elle seule.
Ces
propos étaient ils à l’avance une réponse
à la rumeur qui s’amplifiait en métropole,
selon laquelle ce pont avait été un don de
la France à sa Colonie ?
Par la suite, un autre mythe allait aussi
naître : celui d’un pont qui, à l’origine,
aurait été destiné à une autre
colonie (l’Indochine ?) pour être finalement
détourné sur le Sénégal….
Et un autre encore : qu’il s’agirait d’un
Pont Eiffel alors que précisément, le projet
présenté par cette Société avait
été écarté par le Conseil général
de la Colonie, laquelle, en l’occurrence, avait choisi
l’ouvrage jugé par elle le plus harmonieux
artistiquement. Contre l’avis de la métropole.
Mythes qui ont la vie dure. Pour le vérifier,
il suffit de lire les différents guides touristiques
(français), sans doute fascinés par la personnalité
de Gustave Eiffel et pas toujours très soucieux d’exactitude.
Exemple, parmi d’autres : le Guide du Routard (édition
2003) qui nous raconte cette énormité : «
Construit par Gustave Eiffel pour franchir le Danube en
Autriche-Hongrie et expédié à Saint-Louis
en 1897 à la suite d’une gigantesque erreur
administrative ! Et finalement, sa longueur convenant tout
à fait, on le garda (page 215). » ?!?!?!?
Michel
Krempper, Bulletin Sciences et Techniques de l’ Association
Française de Philatélie Thématique
Bibliographie : "Saint-Louis du Sénégal
d'hier à aujourd'hui" de A.H AIDARA et "les
ponts de Saint-Louis" n°2 de G.THILMANS
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